Cette année, les arrivées de migrants en Italie ont chuté de 60% avec le débarquement de plus de 27 000 personnes, contre 71 000 à la même période en 2023, selon les chiffres des autorités italiennes. Les départs ont fortement diminué depuis la Tunisie mais aussi la Libye, les deux principaux pays de transit des exilés. Comment expliquer cette baisse ?
Pour rejoindre l’Italie, les exilés prennent encore majoritairement la mer depuis les côtes libyennes - depuis la région de Tripoli et dans une moindre mesure depuis l’Est du pays - avec près de 15 000 traversées réussies cette année, soit une baisse de près de 50% par rapport à l’an dernier. Depuis la Tunisie, un peu plus de 10 000 migrants ont atteint l’Italie en 2024, un chiffre en baisse de 71%.
Les mauvaises conditions météorologiques du début d’année peuvent en partie expliquer cette chute des débarquements. Lorsque la mer est agitée, les canots sont moins nombreux à prendre le risque de tenter la traversée de la Méditerranée. "Mais ce n’est pas la seule raison", insiste Sara Prestianni, directrice de plaidoyer à l’association EuroMed Rights, contactée par InfoMigrants.
Accord avec la Tunisie pour bloquer les départs
L’été dernier, l’Union européenne a signé un accord controversé avec la Tunisie destiné à "la gestion des frontières (…), des opérations de recherche et de sauvetage (…), la lutte contre le trafic de migrants et la politique de retour". Tunis s’est ainsi engagé à bloquer les départs des migrants en échange d’une enveloppe de 105 millions d’euros.
Et début juin, le ministre italien de l’Intérieur a annoncé la création d’une zone de recherche et de sauvetage (SAR zone) tunisienne. Désormais, les autorités tunisiennes sont responsables d’un large périmètre en mer leur permettant d’intercepter légalement les canots de migrants dans les eaux internationales pour les ramener dans le pays. (...)
Ainsi, le nombre d’interceptions est passé de 23 000 entre janvier et mai 2023 à près de 30 000 à la même période de 2024, selon les chiffres des autorités tunisiennes. Des arrestations en Méditerranée souvent émaillées de violences. Des exilés ont raconté à InfoMigrants que les garde-côtes tunisiens n’hésitaient plus à user de manœuvres dangereuses en mer pouvant faire chavirer les embarcations.
"Quand les garde-côtes arrivent, ils prennent les bidons d’essence et demandent au capitaine de retirer le moteur. Ensuite, ils partent en laissant l’embarcation dériver" (...)
"Climat de psychose" en Tunisie
Sur terre aussi, la pression à l’encontre des Subsahariens s’est accentuée dans le but de les éloigner des côtes du pays. Depuis un an, les migrants sont régulièrement interpellés dans les villes du sud de la Tunisie et envoyés dans le désert, à la frontière entre l’Algérie et la Libye. "[Les agents de la Garde nationale] vont dans les maisons, cassent les portes, confisquent les passeports, volent tout ce qu’ils trouvent - téléphones, effets personnels, argent… - frappent les gens avec des matraques et les embarquent dans des bus" en direction des zones frontalières, témoignait en mai dernier un Guinéen à InfoMigrants. Des exilés rapportaient également avoir été arrêtés dans des gares, des cafés, des commerces ou encore dans la rue. (...)
Abus en Libye (...)
Ces dernières années, les ONG, les instances internationales et la presse ont documenté à maintes reprises les violations des droits dans ce pays en proie au chaos. (...)
"État d’urgence en Méditerranée"
Les méthodes des autorités libyennes et tunisiennes pour empêcher les migrants d’atteindre l’Europe semblent porter leurs fruits. "En effet cela fonctionne mais à quel prix ? En violant les traités internationaux et les droits fondamentaux ?", déplore Sara Prestianni d’EuroMed Rights.
"Et jusqu’à quand ?", s’interroge-t-elle encore (...)
ces trois derniers jours, les tentatives de traversées ont explosé. Plus de 1 000 migrants sont parvenus à rejoindre les côtes italiennes depuis les rives tunisiennes et libyennes. Et en quatre jours, plus de 500 personnes ont été secourues en mer par des navires humanitaires. "Cinq sauvetages en 24 heures : cela montre l’état d’urgence qui règne actuellement en Méditerranée", a déclaré dans un communiqué l’ONG Sea-Eye, dont son bateau a porté assistance à 231 migrants entre dimanche et lundi matin.