Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Club de Mediapart/Médecins sans frontières (MSF)
L’échec des traversées et des politiques sécuritaires sur les plages du littoral
#migrants #immigration #MSF
Article mis en ligne le 25 février 2024
dernière modification le 23 février 2024

La nuit entre le mercredi 24 et le jeudi 25 janvier, à 3 heures 30 du matin, nous avons rendez-vous dans un parking avec l’équipe d’Utopia 56. « Lorsque le vent et les vagues sont calmes, il y a une fenêtre de passage qui s’ouvre. C’est alors que nous longeons les côtes pour venir en aide aux personnes abandonnées sur les routes par les autorités »

(...) Un camion des pompiers et un véhicule de la police sont installés au milieu de la route. Leurs phares illuminent la scène. Quelques mètres plus bas, au pied de la paroi du quai, deux hommes sont restés bloqués dans la boue. Un pompier plongeur et une bénévole associative sont descendus pour les assister. Un des deux hommes est attaché avec une corde pour pouvoir être treuillé jusqu’à la rive.

Tandis qu’il est peu à peu hissé le long de la paroi, l’homme serre à la poitrine un objet : sa prothèse. Une fois à terre, l’autre jambe se détache aussi. Amputé des deux jambes, il était resté embourbé dans la vase épaisse et gluante, sans pouvoir s’en extraire pour rejoindre les autres passagers. Son compagnon de route est lui aussi récupéré par les pompiers. (...)

L’opération de treuillage terminée, les pompiers estiment pouvoir quitter les lieux, non sans nous interpeller : « Maintenant, c’est à vous de prendre la relève ». Ils nous expliquent que selon eux, la situation ne peut pas être considérée une urgence médicale car l’homme ne souffre pas d’hypothermie, il ne nécessite donc pas d’être conduit à l’hôpital. (...)

Syrien, âgé de 36 ans, il dit vouloir se rendre au Royaume-Uni pour se faire opérer aux jambes. Un membre de l’équipe de MSF appelle la plateforme d’interprétation ISM pour demander un interprète arabophone par téléphone. Celle-ci explique la situation à l’invalide, qui murmure dans un soupire : « Je n’ai pas eu de chance ». Entretemps, Utopia 56 leur a donné du thé chaud et des vêtements secs. L’autre homme, syrien également, resté aux côtés de son compagnon invalide, essaye d’enlever la boue de ses jambes. Avec une couverture, les bénévoles l’aident à se changer : caleçons, chaussettes, chaussures, pantalon et un gros pull. Une tenue simple et chaude qui l’aide à relever la tête. (...)

(...) Entrée désormais dans la liste des cimetières marins des migrants disparus aux frontières de l’Europe, la Manche compte, depuis 2014 selon l’OIM, déjà au moins 75 morts. 75 hommes, femmes et enfants noyés en même temps que leur espoir d’arriver en Angleterre. Le 14 janvier, encore cinq jeunes syriens, dont un mineur, ont perdu la vie en essayant de traverser la Manche en bateau.
Lors d’une réunion qui s’est tenue le 30 janvier, les ministres de l’Intérieur britannique et français ont renouvelé leur engagement dans la lutte contre l’immigration illégale. Cette collaboration est à la fois hypocrite et dangereuse. Hypocrite en raison des moyens sécuritaires et des méthodes dissuasives utilisés pour « sauver des vies » : intimidations, gaz lacrymogènes, traitements dégradants et parfois des violences sont les dérives des dispositifs de « protection » déployés à la frontière franco-britannique. Dangereuse, car pour « sauver des vies », elles poussent les personnes en quête de sécurité à entreprendre des voyages de plus en plus dangereux, désespérés et parfois mortels.