Ils sont blancs. Matthew est vétéran. Ronnie, comme lui, vient d’une famille conservatrice. Ni marginaux ni ennemis du système, rien ne les prédestinait à l’exil. Et pourtant, après la réélection de Donald Trump, ils ont plié bagage et quitté les États-Unis. Ils racontent la bascule : les licenciements idéologiques, la chasse aux sorcières, la brutalisation des rapports humains. Le récit d’une Amérique nouvelle devenue paranoïaque, classiste et « idiocratique », où la loyauté politique conditionne le droit de travailler, de parler, et parfois simplement d’exister.
Matthew, 56 ans, (...)
Aux dernières élections présidentielles, son père et son frère, tous deux anciens militaires, ainsi que sa mère, femme au foyer, votent MAGA sans l’ombre d’une hésitation.
Même tableau chez Ronnie, son épouse âgée de 48 ans, elle aussi issue de la communauté mennonite : dans sa famille, à l’exception de sa mère, le vote Trump s’impose largement.
Alors qu’est-ce qui les a poussés à se sentir soudainement étrangers chez eux, au point de choisir l’exil ?
Matthew parle de « classisme ». Une sorte de racisme étendu aux idées, à la manière de penser. Depuis le retour de Trump au pouvoir, une seule ligne est tolérée. « Si tu n’es pas MAGA, tu es un ennemi de la nation », ce n’est pas plus compliqué.
Dans leur petite ville de Lancaster, voter démocrate est devenu pour beaucoup quelque chose qu’on cache. Au pub, les MAGA parlent fort. Très fort. Les autres baissent les yeux, fixent leurs chaussures ou font semblant d’acquiescer. (...)
Né en 1969, Matthew n’avait jusque-là jamais été confronté à la discrimination raciale. Ni comme victime. Ni même, dit-il, comme discriminant. Aujourd’hui, il voit cette logique s’étendre aux « mal-pensants », même quand ils sont blancs. « Ce n’est plus seulement qu’une question de couleur », dit-il. « C’est devenu une question d’opinions. » (...)
« J’ai eu du mal à expliquer au DRH que j’avais passé 4 ans en Europe », raconte-t-il. « Là-bas, c’est suspect. » Au travail, ses collègues le surnomment vite « le traître ». « Au début, c’est pour déconner. (...)
au boulot, il est interdit de parler une autre langue que l’américain. Les quolibets suivent. On me dit qu’il faut vraiment être un sacré con pour apprendre le français. La France ? Savent-ils seulement où ça se trouve ? »
Quelques mois plus tard, le même boss demande à Matthew d’espionner un concurrent dans le cadre d’un appel d’offre. Après tout, puisque Matthew est un « traître », il saura bien en trouver un autre en face pour lui soutirer des infos. Matthew refuse au nom de « ses valeurs ». Licenciement immédiat. Exit la brebis galeuse. (...)
La guerre idéologique est désormais assumée. L’Europe est devenu un territoire suspect. Et Matthew a eu le tort d’y vivre trop longtemps. Dans l’esprit de sa responsable, militante MAGA assumée, il risque d’importer sur le sol américain des idéaux toxiques : l’ « immigrationisme », le « transgenrisme », l’assistanat. Tout ce que ce monde-là range dans la catégorie des perversions. Ou des maladies.
Ronnie, de son côté, vit des scènes du même ordre. Serveuse dans un café-restaurant, elle s’autorise parfois à discuter avec des clients étrangers. Pas longtemps. (...)
Elle se retrouve à bosser dans une boutique où l’on ne parle pas politique, où l’on ne parle pas aux clients, où, au fond, on ne parle pas du tout.
Ronnie finit par craquer. Dépression. Prescription immédiate d’antidépresseurs. Un jour, au vestiaire, elle demande à ses collègues s’ils en prennent aussi. La réponse la sidère : huit sur dix sont sous traitement. Deux ont 18 et 19 ans et sont déjà accros !
« L’un de ces gamins me dit : oui, ça, c’est vraiment un très bon médoc, j’en prends depuis mes 13 ans ! »
Son diagnostic ? « Une partie de l’Amérique vit aujourd’hui sous perfusion. Aux opioïdes et à la religion. Trump est un gourou. Il parle soit à des rednecks convaincus, soit à des zombies passifs et dociles. » (...)
Autre facteur décisif, selon Ronnie : l’effondrement de l’enseignement.
« J’ai rencontré un instituteur de primaire qui était obligé d’acheter lui-même, à ses frais, les livres de classe, les crayons, les cahiers. » Le problème ne date pas d’hier. Mais aujourd’hui, dit-elle, l’appauvrissement culturel se combine à autre chose : le matraquage des médias dominants. Des médias omniprésents, saturants, oppressants.
« On le sait, les Gafam qui sont aux manettes dans les médias sont ouvertement trumpistes. (...)
Selon Ronnie, une majorité d’Américains n’ont plus les outils intellectuels pour analyser, hiérarchiser, prendre du recul. (...)
Chasse aux Sorcières 2.0 (...)
« Aujourd’hui, l’ICE, (United States immigration and customs enforcement), est devenue une sorte de milice géante, lourdement armée », explique-t-elle. « Officiellement, elle lutte contre l’immigration illégale. En réalité, elle interpelle, insulte, malmène n’importe qui : hommes, femmes, enfants, américains ou non, dès qu’ils sont noirs ou latinos. » Elle rappelle ce que beaucoup ont déjà vu sur les images venues des États-Unis : « Des types cagoulés, armés, qui adoptent des comportements ouvertement racistes. » Elle sait jusqu’où vont leurs dérives : « Il leur arrive même d’expulser des citoyens en règle. Certains ont été retrouvés dans les geôles de Bukele, au Salvador. Qu’est-ce qu’ils faisaient là-bas ? » (...)
Pour Ronnie, cette violence institutionnelle annonce pire encore. « Je suis convaincue qu’ils ne vont pas s’arrêter là. On n’est plus très loin des pratiques qui pourraient viser aussi des opposants politiques. Même blancs. Même titulaire du passeport américain. » (...)
Ronnie témoigne la veille d’un drame. Le lendemain, à Minneapolis, un agent de l’ICE abat une mère de famille de 37 ans lors d’une intervention.
C’est pour toutes ces raisons que Ronnie et Matthew ont décidé de s’installer définitivement en France, (...)
Malgré la précarité, ils ne regrettent rien. Pour eux, la liberté d’opinion en France vaut plus que le confort matériel aux États-Unis. Ils fantasment la France comme un refuge. Ils croient qu’une extrême droite au pouvoir n’y exercerait pas avec la même brutalité qu’outre-Atlantique. Selon eux, Jordan Bardella n’aura jamais la force médiatique, policière ou militaire qu’un Donald Trump.
Jusqu’où tiendra leur vision idyllique d’un hexagone protégé du trumpisme ? (...)
sur BFMTV, un journaliste demande à Éric Zemmour, président de Reconquête : « Faut-il en France une police de l’immigration comme ICE ? Ou pas ? ». Zemmour répond : « Il faudra l’adapter à la France et aux structures françaises. Mais il faudra être impitoyable, oui… »