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SOS Mediterranée
Se reconstruire après un parcours migratoire traumatique
#migrants #immigration #sosmediterranee
Article mis en ligne le 2 mai 2024
dernière modification le 30 avril 2024

Les personnes secourues par nos équipes témoignent de parcours inimaginables. Marie Lépine, psychiatre, nous éclaire sur les séquelles post traumatiques et la reconstruction des personnes réfugiées après leur débarquement, comme Roukaya*, secourue en 2016 par SOS MEDITERRANEE.

Marie Lépine a longtemps été médecin certificateur pour les requêtes de titres de séjour à Marseille. Parmi les personnes qu’elle continue de suivre comme psychiatre, Roukaya*, une Mauritanienne qui a traversé «  des épreuves indicibles  ». Son évolution vers une vie plus apaisée est «  un combat permanent  », qu’elle mène avec courage.

Lire le témoignage de Roukaya*

Pour Marie, la demande de Roukaya* de témoigner publiquement est un signe de son évolution, «  elle devient sujet de son histoire !  ». À son arrivée à Marseille, Roukaya* est passée par la rue. Aujourd’hui, sa présentation est toujours très soignée, son français est excellent, elle a un emploi comme aidante pour des adultes et des enfants en situation précaire. Elle a parcouru un long chemin depuis la Mauritanie. «  En 1989, la population dite ‘’négro-africaine’’, comme Roukaya*, est la cible de violences, de massacres et de pillages. À Nouakchott, on tue les personnes noires en pleine rue.  » Violées par des militaires, elle et sa grand-mère bénéficient du pont aérien établi entre la Mauritanie et le Sénégal, où elles sont hébergées dans un centre de rétention.

Dans une situation d’exil forcé, explique Marie, l’absence de choix «  mène souvent à l’ordalie, c’est-à-dire à des conduites à risques extrêmes  ». Les personnes secourues en mer sont souvent déprimées dès leur départ puisqu’elles n’entrevoient aucune perspective dans leur pays. Un état qui s’accentue avec la rupture des liens et les violences subies sur la route. «  Elles sont dans un tel état de délabrement psychique en Libye qu’elles consentent à monter sur ces embarcations faites de bric et de broc, quitte à perdre la vie… Elles disent s’en remettre à la main de Dieu.  »

«  C’est quelque chose d’impensable ce qu’il leur arrive  »

Roukaya* dit avoir vécu «  des choses qui [la] dépassent  ». Lorsqu’elle a pris la route depuis le Sénégal, elle a dû traverser l’Algérie à pied. «  C’est impensable de franchir un désert à pied ou d’y voir mourir des gens. C’est trop dur. Donc ça reste impensé. C’est comme si tu avais reçu une balle dans la tête  : elle forme un kyste, elle est là mais tu ne peux pas le penser. L’image te traverse mais tu ne peux pas y mettre de mots.  »

Pour survivre, explique la psychiatre, les victimes de traumatismes essaient de garder ces souvenirs douloureux enfouis. «  Ce qui va leur revenir malgré eux, ce sont des perceptions des sens. «  Parce qu’elles ont entendu un bruit dans la rue, senti une odeur, vu quelque chose  » qui évoque le souvenir du trauma, le sentiment éprouvé au moment de l’événement revient en force et «  leurs défenses sont submergées  ». (...)

Les stigmates du viol

La langue arabe rappelle à Roukaya les sévices corporels et sexuels infligés durant un an et demi par l’homme qui la retenait prisonnière dans son garage, et le fils de celui-ci. «  Le premier respect dû à un être humain lui a été refusé en Libye. Aujourd’hui, l’un de ses défis est de gérer une impulsivité difficilement contrôlable lorsqu’elle ne se sent pas respectée.  »  Comme beaucoup de personnes migrantes, Roukaya est hypervigilante car elle a été maintes fois dupée, et cet «  état permanent d’hypervigilance est épuisant pour le psychisme  ». (...)

Plusieurs années après, elle reste incapable de regarder son corps, en raison des brûlures de cigarette qui lui ont été infligées en Libye. Quant à une relation intime, c’est inenvisageable pour l’instant.

Marie observe chez les personnes migrantes polytraumatisées des troubles psychiques comme «  l’insomnie, l’irritabilité, les phénomènes anxieux, les attaques de panique… ».   Elle énumère des atteintes somatiques comme l’hypertension, l’ulcère gastroduodénal, l’asthme, les dorsalgies et lombalgies, l’obésité morbide ou à l’inverse, la maigreur… «  Les maux de tête sont très fréquents, presque tout le monde est touché  ». (...)

«  Il est important que les victimes puissent énoncer leurs expériences traumatiques à quelqu’un de confiance, y mettre des mots, car elles n’en parlent pas entre elles  ». Selon Marie, malgré les difficultés, elles pourront peu à peu se reconstruire, «  vivre au présent et se projeter dans l’avenir  ». (...)

Par son témoignage, Roukaya* veut aussi empêcher les jeunes Africains, et les jeunes Africaines surtout, de quitter leur pays pour se lancer dans ce dangereux périple. «  Elle veut les prévenir que le parcours n’est pas un tapis de roses et dire aux racistes que les personnes qui risquent leur vie pour rejoindre l’Europe ne le font pas pour obtenir des privilèges mais parce qu’elles n’ont pas d’autre choix.  » (...)