Le collectif d’investigation Bureau for Investigative Journalism et l’ONG Citizens Advice ont collecté les témoignages de plus de 150 travailleurs étrangers dans le secteur de la santé se disant victimes d’abus ou d’exploitation. Tous ont préféré garder le silence par peur de perdre leur visa.
Une enquête menée par le collectif d’investigation The Bureau for Investigative Journalism (TBIJ), en collaboration avec l’organisation caritative Citizens Advice, a recueilli les témoignages de plus de 175 personnes travaillant pour 80 prestataires de soins dans le cadre du "Health and care visa", le visa de travailleur qualifié de la santé et des soins.
Elles affirment avoir été victimes d’abus sexuels et d’exploitation mais ont préféré se taire par crainte de perdre leur emploi et par conséquent leur visa.
Citizens Advice, qui dispose d’un numéro vert, a noté en 2023 une augmentation du nombre d’appels de personnes travaillant dans le secteur de la santé. Les plaintes vont de salaires impayés, en passant par des frais de recrutement injustifiés pouvant aller jusqu’à 35 000 euros, aux horaires excessifs et des conditions de travail déplorables. De nombreuses personnes interrogées dans le cadre de l’enquête disent avoir été "endettées et incapables de payer leur nourriture, le loyer et d’autres factures", explique le TBIJ.
Par ailleurs, le Health and care visa exclut ses détenteurs de la plupart des prestations sociales, comme l’aide au logement.
Système de dépendance
L’enquête souligne ainsi les lacunes du système britannique de visas dans le domaine de la santé, rendant ses bénéficiaires dépendants de leur employeur. (...)
Lancé en 2020 pour faciliter l’entrée des professionnels de la santé au Royaume-Uni, ce visa concerne notamment les médecins, les infirmières, ou encore les assistants sociaux.
Selon un rapport de la Health Foundation, le Royaume-Uni a besoin d’environ 122 000 professionnels de la santé supplémentaires d’ici 2030 pour répondre aux besoins de sa population. Cette pénurie, encore exacerbée par le Brexit, pousse le pays à recruter à l’étranger. (...)
Pour obtenir le visa, le demandeur doit disposer d’une offre de poste d’un employeur britannique agréé, également connu sous le nom de "sponsor".
Sur le papier, le lien avec les employeurs vise à garantir que les travailleurs aient un emploi dès leur arrivée et à réguler les flux d’arrivées. Dans la pratique, cependant, les dispositions du visa créent une dépendance importante à l’égard des employeurs.
Ces derniers se retrouvent dans une "position de pouvoir inimaginable", note Dora-Olivia Vicol, directrice générale du Work Rights Centre, une organisation qui soutient les travailleurs migrants. (...)
Pris au piège
Les travailleurs migrants sont ainsi liés à leur employeur et ne peuvent accéder aux aides publiques s’ils démissionnent. Dans ce cas, ils n’ont que 60 jours pour trouver un nouvel emploi. La dépendance est d’autant plus forte lorsque le logement est fourni par l’employeur. De plus, certains contrats contiennent des clauses qui prévoient un remboursement des frais de recrutement en cas de démission.
"Des milliers de personnes sont potentiellement piégées dans un système qui les rend vulnérables aux abus et aux menaces, incapables de se plaindre et qui leur fait souvent perdre des milliers d’euros", dénonce Kayley Hignell, de Citizens Advice, dans les colonnes du journal britannique The Guardian. "
Ces personnes sont des professionnels qualifiés qui assurent le fonctionnement de nos services de santé, mais qui se retrouvent sans filet de sécurité lorsque les choses tournent mal", ajoute-t-elle.