À l’heure d’internet, la question de la pérennité du genre papier et sa coexistence avec le numérique dans le domaine des revues se pose de manière très segmentée. Dans un contexte incertain de transition vers le numérique, la diversité des projets et des modèles économiques, qu’il s’agisse des revues de réflexion intellectuelle ou de création, conduit à des analyses différentes et pose de nouvelles interrogations.
Au royaume de la pensée durable
L’apport des revues est d’offrir un lieu d’approfondissement, de réflexion intellectuelle et une prise de distance face à la rapidité de l’information. Il existe un écosystème intellectuel indispensable à la création des idées et dont l’univers numérique aujourd’hui n’offre pas encore les conditions favorables. Le caractère diffracté de la lecture, la décontextualisation de l’information sont consubstantiels au format numérique. L’identité de la revue et la cohérence du projet intellectuel sont souvent dissoutes dans le numérique. Selon Marcel Gauchet, “l’indexation humaine a certaines vertus” aujourd’hui car elle permet l’organisation d’une pensée qu’on ne trouve pas sur le numérique. L’objet papier résistant au temps concrétisant l’inscription de la revue dans la durée.
Les difficultés de conservation du support informatique posent cette question de matière très concrète. Les logiciels informatiques d’il y a quinze ans sont aujourd’hui illisibles. Au contraire, la pérennité du support papier, pour lequel les archivistes maîtrisent les techniques de conservation, est peut-être encore un espoir pour les revues. (...)
adapter à la transition culturelle
De manière générale, nous sommes encore à l’heure de la transition. Si l’on peut constater aujourd’hui une complémentarité de fait entre le support papier et numérique, il n’est pas sûr que cette complémentarité ait tout l’avenir devant elle. Il y a une confrontation certaine entre deux logiques culturelles et économiques. La culture de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, était celle de la transmission et de la patrimonialisation du savoir. Aujourd’hui, nous sommes dans une logique mondialisée de la communication, de l’urgence et de l’immédiat : une logique horizontale du présent qui contredit frontalement celle de la transmission culturelle - d’où la crise de la presse, du livre, de la librairie et des revues. On peut craindre à terme que le commerce et les entreprises culturellement impérialistes comme Google ne menacent la pérennité des revues et du support papier.
La force de la revue papier réside peut-être paradoxalement dans son caractère hybride qui de par sa forme et son contenu se rapproche de la logique du numérique. La revue a toujours mélangé textes, voix et insertions graphiques sur registres différents. Contrairement au livre, elle se lit de manière fragmentée. C’est peut-être parce que la revue est à l’avance sur nos habitudes de lecture, qu’elle résistera mieux (que le journal ou le livre) aux bouleversements du numérique.