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Nawaat
Migrantes Subsahariennes enceintes : survivre dans l’ombre en Tunisie
#Tunisie #migrants #exiles #immigration #racisme #femmes #migrantes #OMCT
Article mis en ligne le 25 janvier 2026
dernière modification le 23 janvier 2026

En Tunisie, des femmes migrantes accouchent dans des conditions précaires, exposant leurs nouveau-nés aux maladies et à la malnutrition. Accusées de contribuer à un prétendu « changement démographique » du pays, elles se heurtent aux obstacles administratifs, au racisme et à la pauvreté. Leur survie dépend largement de la charité et de l’aide limitée des organisations internationales.

(...) Elle a 19 ans. Elle vient de Guinée. Dans ses bras, sa fille de 11 mois observe, sourit. Deux passantes s’arrêtent, lui parlent doucement, comme pour la rassurer. Kadiatou, elle, reste assise. Elle mendie pour survivre.

Arrivée en Tunisie en 2023, elle a d’abord vécu dans un campement à Sfax. Puis la grossesse. Son compagnon est guinéen lui aussi. Ensemble, ils décident de monter à Tunis. « Je pensais que ce serait mieux pour le bébé, à la capitale », raconte-t-elle. Son accouchement à l’hôpital Mongi Slim, à La Marsa, s’est déroulé sans incident, nous dit-elle.

Mais de nombreuses femmes migrantes n’ont pas cette chance. « Nous avons observé des accouchements le long des routes migratoires, aux frontières, pendant les expulsions, voire en mer ou dans les forêts d’oliviers », raconte Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien pour les droits économique (...) s et sociaux (FTDES), lors d’un entretien avec Nawaat. La peur d’être arrêtées ou expulsées, pousse certaines femmes à accoucher dans des abris précaires ou à domicile, exposant mères et enfants à de graves risques sanitaires.

Selon l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), de plus en plus de femmes vivant dans des campements de fortune accouchent hors des structures hospitalières, sans hygiène ni soins obstétricaux et néonataux adéquats, et sans prise en charge rapide en cas de complications. Le rapport « Les routes de la torture : Violations des droits humains subies par les personnes en déplacement » couvrant novembre 2024 à avril 2025, documente ces violations en Tunisie.

Des naissances invisibles, un système en déni (...)

Cette augmentation des naissances est perçue par le président Kais Saied et ses partisans comme une menace attribuée à des forces complotistes dont l’objectif serait de « changer la composition démographique de la Tunisie » et « son identité arabo-musulmane ». Selon ce discours, ces complotistes faciliteraient l’entrée d’une « horde » de migrants subsahariens dans le pays.

Cette rhétorique a alimenté un racisme enveloppé dans un discours nataliste, qui se renforce à chaque intervention médiatique mettant en avant cette « menace » démographique. (...)

Imen Jelassi, chroniqueuse dans l’émission Rendez-vous 9 diffusée sur Attessia, a ainsi appelé, le 8 janvier, à contraindre les migrantes d’arrêter d’enfanter en Tunisie. Ces propos ont provoqué une vive réaction de la part des militants pour les droits humains dans le pays.

En effet, ce que la chroniqueuse omet de mentionner, c’est que pour de nombreuses migrantes, leur grossesse est non désirée et souvent liée à des abus sexuels, y compris chez les adolescentes, comme le souligne le rapport de l’OMCT. En témoignent les nombreuses demandes d’interruption volontaire de grossesse (IVG) formulées par ces femmes et jeunes filles. (...)

Dans ce contexte, l’organisation relève « un accès limité à la contraception, à l’information et au soutien en matière de santé reproductive ». Une situation aggravée par les attitudes et comportements discriminatoires de certains membres du personnel soignant. (...)

Entre paperasses, racisme, et malentendus

L’accès à l’avortement nécessite la possession de papiers d’identité, que beaucoup de femmes et filles en mouvement ne possèdent pas.

De plus, l’Office National de la Famille et de la Population (ONFP), censé assurer un accès à l’avortement, organise les soins selon le lieu de résidence. Or cela peut entraîner des transferts d’un centre à l’autre et prolonger les délais.

L’avortement chirurgical par curetage, recommandé après huit semaines de grossesse, n’est pas pratiqué par l’ONFP et n’est pas gratuit sans assurance maladie, nécessitant l’intervention d’organisations de la société civile pour orienter les migrantes vers une clinique privée ou un hôpital public, relève l’OMCT. (...)

L’OMCT a documenté des cas où des hôpitaux ont retenu des femmes jusqu’à dix jours, refusant de délivrer l’attestation médicale de naissance nécessaire à l’état civil. Dans ces situations, les autorités hospitalières contactent des organisations de la société civile ou des agences de l’ONU pour régler les factures.

L’accès aux soins post-partum reste lui aussi extrêmement limité, exposant mères et nouveau-nés à des complications graves comme les hémorragies ou les infections.

Les naissances hors hôpitaux compliquent également la vaccination des nourrissons, qui restent souvent vulnérables dans des conditions de vie précaires et insalubres.
Enfants en péril (...)

Livrées à elles-mêmes

Sans la criminalisation de l’aide aux migrants, Kadiato, comme d’autres femmes, aurait pu bénéficier du soutien de la société civile. Aujourd’hui, elles doivent principalement se tourner vers le Haut-Commissariat des Réfugiés (HCR), l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et Médecins du Monde, les seules organisations encore capables d’assister ces populations.

Certaines femmes rencontrent néanmoins des obstacles pour accéder à ces structures (...)

« Il existe de nombreux témoignages de violations subies par les femmes, y compris sur différents types de viols auxquels elles ont été exposées », indique Romdhane Ben Amor. Cette violence émane à la fois des passants, d’autres migrants et des forces sécuritaires.

Celles qui restent, souffrent de préjugés. (...)

Epuisées, certaines finissent par regarder ailleurs. Revenir au point de départ devient alors une option. Kadiato n’en rêve pas, elle s’y résigne. « La Tunisie, ça devient trop difficile. Pour travailler, pour vivre », dit-elle, la voix lasse. Pour rassembler l’argent du retour, elle mendie.