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Basta !
Mort de Quentin D. à Lyon : « L’antifascisme est aujourd’hui instrumentalisé »
#fascisme #antifascisme
Article mis en ligne le 19 février 2026
dernière modification le 18 février 2026

Le décès de Quentin Deranque, militant d’extrême droite de 23 ans, sert de prétexte à une entreprise d’inversion des valeurs, mettant dos à dos fascisme et antifascisme, au mépris des faits historiques. Entretien avec l’historienne Stéfanie Prezioso.

(...) Une dizaine de personnes ont été interpellées dans la région lyonnaise, l’Isère et la Drôme, et placées en garde à vue à Lyon, dans le cadre de l’enquête préliminaire ouverte pour « meurtre », « association de malfaiteurs » et « violences aggravées par la réunion, l’utilisation d’armes par destination et la dissimulation du visage ». Plusieurs des suspects sont fichés « S » pour radicalisation politique, en raison de leur appartenance à la Jeune Garde, un collectif antifa cofondé en 2018 par Raphaël Arnault, élu ensuite député sous l’étiquette LFI en 2024. Parmi les interpellés figure Jacques-Elie Favrot, collaborateur parlementaire de Raphaël Arnault.

Officiellement dissous en juin 2025 sur demande de Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, le groupe la Jeune Garde a déposé un recours auprès du Conseil d’État, toujours à l’étude par les magistrats. De par ses liens directs avec la Jeune Garde, LFI est également amplement ciblée ces derniers jours. Le parti et ses représentants sont ainsi tenus pour responsables de ce drame, par l’ensemble de l’extrême droite, une partie de la gauche, et le gouvernement lui-même. (...)

Les médias d’extrême droite de la sphère Bolloré s’en donnent quant à eux à cœur joie, en affirmant que « l’antifascisme est un terrorisme comme un autre » (...)

Comment en est-on arrivé là ? Entretien avec Stéfanie Prezioso, professeure d’histoire contemporaine à la faculté des sciences sociales et politiques de l’université de Lausanne et autrice de Découvrir l’antifascisme (Éditions sociales, 2025).

Basta ! : Nous assistons, depuis la mort de Quentin Deranque, à une sorte de mise en équivalence entre le fascisme et l’antifascisme. Cela a-t-il déjà eu lieu dans le passé ? (...)

Ce discours est très clairement intégré depuis une trentaine d’années dans des prises de position politiques qui permettent en quelque sorte de sortir l’antifascisme du cadre de la lutte pour l’égalité et les droits démocratiques et sociaux pour le présenter comme un élément négatif, violent, voire terroriste. (...)

l’antifascisme est un mouvement multiple, complexe, avec des modes et répertoires d’action divers. Or, du point de vue de l’histoire, opérer cette mise en équivalence revient à mettre sur un pied d’égalité les bourreaux et leurs victimes. (...)

pour l’extrême droite, la violence est une composante centrale de son idéologie et de son action, sans parler de sa rhétorique. Lorsqu’elle arrive au pouvoir, elle institutionnalise la violence contre ses opposants. Pour l’antifascisme, l’utilisation des armes de l’ennemi soulève une question morale, éthique et politique. Dans les années qui voient la montée des fascismes avant-guerre, devoir prendre les armes est perçue comme un drame par les antifascistes, qui défendent une société égalitaire, socialement juste, voire des perspectives révolutionnaires. D’un point de vue éthique et moral, l’usage de la violence à des fins de justice sociale leur pose question. (...)

Comment poser la légitimité de la violence et de la prise d’armes pour des gens qui se battent précisément contre un monde qui valorise l’oppression violente du plus grand nombre ?

Là est la différence fondamentale entre le fascisme et l’antifascisme, parce que, contrairement à l’antifascisme, le fascisme, quel qu’il soit d’ailleurs, considère la violence comme une valeur en soi. Celle-ci fait partie intégrante de sa structure même et de son cadre de pensée. (...)

j’ai pu observer, en tant qu’historienne, que la prise d’armes chez les antifascistes ne se fait jamais de façon évidente. Dans les années 1920 en Italie, le parti socialiste était contre l’usage de la violence face à des escouades fascistes armées qui terrorisaient la population. Le mouvement fasciste, devenu ensuite un parti, consistait d’abord en une milice armée qui a atteint 300 000 hommes avant sa prise de pouvoir. Il faut vous imaginer qu’entre 1919 et 1922, il y a eu 3000 morts en Italie. La question de la théorisation de la violence était alors une question existentielle, de vie ou de mort, et donc centrale pour penser la lutte antifasciste (...)

Dans les discours publics et politiques, cette inversion des valeurs a été favorisée par le fait que les mots ont été peu à peu vidés de leur sens. Le terme de « liberté » ne fait par exemple plus référence à la liberté des peuples, chèrement acquise, mais à celle des multimillionnaires qui dictent de plus en plus les règles du jeu. Elle est devenue un signifiant vide dont l’extrême droite peut se saisir. Ce processus de réécriture de la langue et de l’histoire a pleinement cours aujourd’hui. (...)

Au lieu de laisser la justice faire son travail, ce sont désormais les politiques qui déterminent qui sont les coupables. Je ne me prononcerai donc pas sur ce drame en particulier, mais je peux citer plusieurs travaux qui ont déterminé que la violence était avant tout observée du côté de l’extrême droite, puisqu’elle fait partie intégrante de son logiciel idéologique. (...)

Je pense que l’antifascisme est toujours perçu positivement par une large frange de la population. Les centaines de milliers de personnes qui manifestent pacifiquement dans les rues en chantant « siamo tutti antifascisti » assimilent toujours l’antifascisme à la lutte pour l’égalité, la justice sociale, l’émancipation et la démocratie, contre ceux qui veulent attaquer ces droits, la séparation des pouvoirs, et diviser les populations. Face à eux, ce slogan réunit des millions de personnes dans le monde. (...)

les attaques ciblant l’antifascisme visent aussi des gens qui donnent un sens critique à leur vision du monde. S’en prendre à LFI, c’est par ailleurs attaquer l’un des partis qui incarne aujourd’hui la principale alternative de gauche en France, et ce n’est pas tout à fait anodin à l’approche d’élections locales et nationales.