Lorsque l’on parle de liberté d’expression, il faudrait commencer par rappeler une évidence que l’on préfère souvent tenir à distance. Dans certaines régions du monde, la question ne se pose même plus en ces termes. Il ne s’agit pas de liberté, mais d’interdiction. D’effacement.
À Gaza, en Iran, au Soudan, en Russie, informer n’est pas seulement entravé : c’est parfois impossible, et souvent mortel. Les journalistes n’entrent plus. Ou n’en sortent pas. Les communications sont coupées, les images bloquées, les mots mis sous scellés. Là-bas, la parole n’est pas régulée : elle est supprimée. Purement et simplement.
Ce constat extrême agit comme un miroir brutal. Il nous oblige à regarder ce qui se joue ailleurs, dans des sociétés qui se disent encore démocratiques. Car ce que mes différents tournages m’ont appris, c’est que la liberté d’expression ne disparaît pas toujours sous la forme spectaculaire de l’interdiction. Elle peut aussi s’éroder lentement. Être contournée. Affaiblie. Vidée de sa substance, tout en restant officiellement garantie.
C’est ce paradoxe que je voudrais interroger ici.
Pour cela, je m’appuierai sur trois terrains. La Hongrie de Viktor Orban, que je viens de documenter pour Arte. Les États-Unis, que j’ai observés bien avant l’irruption de Donald Trump sur la scène politique. Et enfin, un questionnement plus large sur le « free speech » et ses limites, en convoquant la pensée visionnaire de George Orwell.
(...)
Un slogan circule actuellement aux États-Unis : « Make Orwell fiction again ». Il résonne là-bas. Il résonne ici aussi.
Pour le salut de la liberté d’expression, souhaitons une chose simple, presque naïve : que l’œuvre de George Orwell retourne enfin à la fiction.