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La Turquie construit un mur à la frontière grecque
#Grece #Turquie #migrants #immigration #UE
Article mis en ligne le 11 mars 2025

Un nouveau mur sera bientôt érigé à la frontière entre la Turquie et la Grèce, dans la région de l’Evros. Il s’ajoute à la barrière d’acier construite par Athènes à ce même endroit pour empêcher les passages de migrants

Bientôt un nouveau mur aux frontières de l’Europe. Celui-ci se déploiera le long de la frontière entre la Grèce et la Turquie, afin de prévenir les entrées irrégulières de migrants dans l’Union européenne (UE), a annoncé mardi 4 mars le gouverneur de la province turque d’Edirne, Yunus Sezer. "Il est prévu de construire dans un premier temps 8,5 kilomètres cette année", a-t-il précisé.

Le responsable a ajouté que d’autres portions de ce mur devraient être érigées ultérieurement le long de la frontière terrestre entre la Turquie et la Grèce, longue de quelque 200 kilomètres et presque intégralement formée par le fleuve Evros. (...)

La construction de ce mur s’inscrit dans le cadre de l’accord signé en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie pour que le pays garde les exilés sur son sol. La Turquie a par ailleurs renforcé ses frontières avec l’Iran et la Syrie. Des murs d’une longueur totale de plus de 1000 km séparent le pays de ses voisins.

D’après Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et spécialiste de la Turquie, avec la construction de ce nouveau mur à la frontière grecque, Recep Tayyip Erdogan "souhaite faire un geste à l’égard de l’Europe". "La crise [syrienne] actuelle a des répercussions importantes sur la Turquie et le président sait que l’Europe n’a pas oublié son rôle dans la ‘crise des réfugiés’ de 2015", affirme-t-il à InfoMigrants.

En clair, Recep Tayyip Erdogan veut faire preuve de sa bonne volonté pour s’assurer du soutien de l’UE.

Radars high-tech et canons sonores (...)

Pour stopper les arrivées de migrants, la Grèce a également investi ces dernières années dans un arsenal ultra-moderne : caméras thermiques et radars high-tech accrochés sur les pylônes le long de la frontière, et même deux canons sonores, positionnés au sud et au nord de l’Evros.

Lire aussi :

 (Visions Carto/2015)
Dans la région de l’Evros, un mur inutile sur la frontière greco-turque
Texte de Cristina Del Biaggio
Géographe, actuellement chargée de cours à l’Université de Genève et chargée de projet pour l’association Vivre Ensemble
Photos d’Alberto Campi
Lauréat du Swiss Photo Award 2012 pour ce reportage sur la Grèce intitulé « Beyond Evros Wall »

L’Europe se déchire sur la « crise des migrants », et la Hongrie vient d’annoncer la fermeture de la frontière et l’édification d’une clôture de barbelés de 4 mètres de haut sur les 175 kilomètres de tracé frontalier avec la Serbie. Mais que se passe-t-il vraiment le long des frontières européennes ? Voyage en plusieurs étapes avec Alberto Campi et Cristina Del Biaggio, qui arpentent ces marges depuis 2012.

Aujourd’hui, le mur d’Evros, sur la frontière greco-turque. Considérée comme une passoire, les autorités grecques ont cherché à la « verrouiller » en construisant un « mur » sur un peu plus de 12 kilomètres, symbole du durcissement de la politique de surveillance et de restriction des flux migratoires vers l’Europe.

Avec cette construction, les autorités grecques ont voulu contrôler le flux de migrants, toujours plus enclins à traverser cette région pour rejoindre l’espace Schengen. Alors qu’ils étaient près de 40 000 en 2009, ils ont été très exactement 57 025, deux ans plus tard, à franchir cette ligne, selon l’Annual Risk Analysis établie par l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex) en 2012

Cette frontière était devenue l’une des plus prisées par les migrants à partir de 2009 pour entrer en Europe. Les plus nombreux étant les Afghans, suivis par les Pakistanais et les Bangladeshis, selon le même rapport de l’agence Frontex. (...)

L’ouvrage a été financé par la Grèce, qui a essuyé le refus de l’Union européenne (UE) de contribuer au budget du chantier. (...)

« Pourtant, l’UE a cofinancé le système de caméras de vidéosurveillance », confie Giorgos Salamangas. Cela revient donc à financer, si non le mur lui-même, en tout cas le durcissement de la frontière. (...)

Une efficacité contestée

Alors que les autorités grecques avaient misé sur cette mesure architecturale pour résoudre leur « problème migratoire », sur le terrain, le consensus était, avant sa construction, loin d’être unanime. Dimitri Mouzas, le maire d’Orestiada, nous avait confié être personnellement contre le projet ; mais, se justifiait-il, il se devait de représenter la majorité de son conseil municipal qui, « à l’écoute de la population », a approuvé la construction du mur. (...)

La barrière ne fonctionne alors que « comme une aspirine donnée à un patient qui souffre d’un cancer », selon la métaphore de Xanthi Morfi, une avocate de Orestiada qui s’intéresse au terrorisme et aux questions migratoires. (...)

Il représente « simplement » un obstacle de plus à contourner sur la route migratoire, qui deviendra plus longue et plus dangereuse. (...)

Mais alors, pourquoi bâtir un tel ouvrage ?

« Les nouveaux murs fonctionnent de façon théâtrale, en projetant un pouvoir et une efficacité qu’ils n’exercent pas réellement. »
Wendy Brown, politologue, « Souveraineté poreuse, démocratie murée », La revue des livres et des idées, n° 12, 2010. (...)

Ce pouvoir est utilisé surtout au niveau local, afin de « donner l’impression, ou l’illusion », que les élus « font quelque chose », expliquent Frank Neisse et Alexandra Novosseloff dans « L’expansion des murs : le reflet d’un monde fragmenté ? » (Politique Étrangère, 2010).

Si les murs semblent n’avoir aucune efficacité réelle sur leur objectif premier, stopper l’immigration dite « clandestine », ils réussissent au moins dans leur efficacité symbolique, c’est-à-dire dans leur fonction de « gestion de l’image de la frontière » [4]. (...)

Le mur sert à tranquilliser les habitants, tiraillés entre des sentiments de crainte face aux dizaines de visages inconnus qui traversent quotidiennement leurs bourgs, et des élans humanitaires : « Tout le monde ici donne à manger aux migrants, leur donne de l’eau et des habits chauds. Ils les aident car ils savent qu’ils ont besoin d’être aidés », explique aussi, non sans un brin de fierté, le maire d’Orestiada. (...)

Pourtant, lorsque, dans la gare de la ville, on demande à une dame, qui prend régulièrement le train, ce qu’elle pense des migrants, elle répond qu’elle a « parfois peur ». « C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les Grecs préfèrent prendre le bus pour se rendre à Alexandroupoli », ajoute-t-elle. Il y a des bus affectés exclusivement pour les migrants qui partent directement des centres de détention et des bus que prennent presque uniquement les Grecs pour se rendre en ville, à Alexandroupoli.

Au niveau politique, la construction du mur a été utilisée comme une stratégie de fermeture qui dominait en 2012. Pour les représentants des partis traditionnels, c’était un moyen de contrecarrer l’émergence des nouvelles forces politiques d’extrême droite, les grands vainqueurs de 2012, justement. (...)

Un énorme malentendu

Sur le terrain, les soucis des migrants se situent bien loin des calculs électoraux. Tous ceux que nous avons rencontrés sur la route ou venant tout juste de franchir la frontière posaient invariablement la même question : « Où puis-je trouver le poste de police le plus proche ? » Une interrogation surprenante si l’on songe que leur entrée sur le territoire hellénique est considérée comme illégale. (...)

Cela s’explique par une information circulant parmi les voyageurs et qui a son origine sur une méprise : les migrants sont persuadés que la police leur délivrera un permis de séjour. (...)

Une fois arrivés dans les centres de détention, les migrants sont identifiés et leurs empreintes digitales enregistrées, selon le règlement de Dublin II, dans la base de données Eurodac de Lyon. Au terme de cette procédure, ils obtiennent le fameux white paper, un document qui ne leur donne pas droit à un titre de séjour, mais les oblige à quitter le pays dans les trente jours.

Le malentendu réside dans le fait que les migrants croient que ce papier leur donne la liberté de circuler sur le territoire grec durant le même délai. (...)

Chasse aux migrants

Pourtant, malgré le fait que les migrants se rendent spontanément à la police, environ 600 policiers, un nombre inconnu de militaires auxquels s’ajoutaient, depuis 2010, quelque 175 gardes-frontière de 26 pays européens (dépêchés par l’Union européenne sur demande de la Grèce) étaient déployés sur la frontière dans ce moment de grandes arrivées.

« Nous arrêtons toutes les personnes que nous trouvons sur le bord de la rivière et nous les transférons dans les centres de détention », déclare le chef de la police d’Orestiada. Puis, il ajoute : « Mais les personnes que nous ne détectons pas viennent seules vers nous pour se faire arrêter. Si nous n’allons pas les chercher, ils vont arriver tous seuls. » (...)

Pourquoi, dès lors, déployer autant de personnel militaire ? Pourquoi dépenser autant d’argent pour aller chercher des personnes qui viendraient, dans la plupart des cas, de leur plein gré ? Attendre que les migrants se fassent arrêter reviendrait à donner le signal que personne ne fait rien pour lutter contre leur arrivée, laissent entendre les professionnels actifs sur la frontière, confirmant ce que la plupart des chercheurs observent.

La paradoxale chasse aux migrants qui se déroule depuis 2009 tout au long de la frontière gréco-turque serait-elle avant tout un instrument psychologique, comme la construction du mur elle-même, et utilisée à des fins politiques ? Ce qui est certain, c’est qu’il faut gesticuler : juste laisser-faire n’est pas électoralement payant...

le texte intégral de l’étude est ici :
Regards sur les migrants de longue distance en Grèce
Analyse de procédures et d’acteurs à partir de trois points d’observation privilégiés : la région de l’Evros, Athènes et Patras