À distance des mythes et des fantasmes, Sébastien Bourdon retrace l’histoire des « antifas » et décrit les modalités d’un engagement qui ne se limite pas à la lutte contre l’extrême droite.
(...) Sébastien Bourdon : Pour comprendre l’intérêt pour les « antifas », il faut déjà s’intéresser à l’apparition de ce terme dans le débat public, sa définition, et surtout, son évolution. Car sa première définition n’a rien à voir avec ce que l’on entend aujourd’hui, où « antifa » est bien souvent devenu un synonyme de « casseur » ou « black bloc ».
La naissance de la figure de « l’antifa » auprès du grand public est incontestablement liée à la mort, en juin 2013, de Clément Méric, militant syndicaliste et antifasciste de 18 ans tué à Paris sous les coups de skinheads néonazis. (...)
la bascule vers la définition actuelle se fait au printemps 2016. La France est alors marquée par la mobilisation contre la « loi travail » qui voit l’émergence du phénomène de « cortège de tête » dans les manifestations, avec en son sein l’utilisation par certain·es de la stratégie du « black bloc » − le fait de se vêtir de noir pour être anonyme et ainsi pratiquer la casse ou affronter les forces de l’ordre. Celles-ci sont mises en difficulté à plusieurs reprises, et beaucoup dans les sphères politiques et médiatiques s’interrogent sur l’identité de celles et ceux qui se cachent ainsi sous des cagoules. (...)
La figure de « l’antifa » est devenue synonyme de « black bloc » et de « casseur ». Depuis, chaque occasion de parler des derniers revient à parler des premiers. (...)
Si l’on résume à grands traits, la mouvance antifasciste actuelle peut être divisée en deux courants. Le premier, le plus ancien, remonte à la toute fin des années 2000. C’est ce qu’on appelle communément « l’antifascisme autonome ». De par son histoire, ce courant militant s’est en effet tenu à bonne distance des organisations politiques et syndicales de la gauche au sens large. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas pu y avoir de liens ou d’échanges, mais que les différents groupes de la mouvance n’ont pas été rattachés à ces structures. En somme, en termes organisationnels, les groupes de cette mouvance fonctionnent avant tout comme des groupes affinitaires, des groupes d’amis qui militent ensemble. Il n’y a donc pas de système d’adhésion, pas d’archives… peu ou pas de traces matérielles. (...)
Paradoxalement, alors que la deuxième principale mouvance de l’antifascisme actuel, c’est-à-dire celle qui s’incarne autour de la « Jeune Garde », organisation créée à Lyon au début de l’année 2018 et depuis implantée dans plusieurs grandes villes, se veut plus ouverte à la parole publique, notamment aux journalistes, mon travail de terrain s’est avéré bien plus difficile. Si j’ai pu rencontrer des membres de la Jeune Garde, j’ai seulement eu la possibilité d’interroger des cadres de l’organisation en entretiens individuels. Un trio de militants « de base » m’a bien été présenté pour en entretien collectif – sur l’histoire de l’organisation, ses valeurs… − mais dès qu’il s’est agi de les interroger individuellement sur leurs propres parcours, le sens de leur engagement, une fin de non-recevoir m’a été opposée, alors même que ces trois membres avaient auparavant accepté à titre personnel de me répondre (sous réserve d’une autorisation des cadres de l’organisation, qu’ils n’ont donc pas obtenue). La parole était verrouillée par le haut, et je regrette de n’avoir pas pu poursuivre mon travail davantage. (...)
Mon travail préexistant sur l’extrême droite radicale en France, notamment une série d’enquêtes sur la présence de néonazis au sein de l’armée française, a pu en quelque sorte me servir de carte de visite et m’ouvrir des portes. Cela induisait une forme de confiance à mon égard. Et j’ai également pu travailler par capillarité, en utilisant mes contacts préexistants dans le milieu pour être « recommandé » auprès d’autres groupes. Je pense qu’il aurait été compliqué de faire autant d’entretiens sans cela.
(...)