Benjamin a passé six mois dans le centre fermé pour migrants de Lesznowola, près de Varsovie, alors qu’il n’avait que 16 ans. L’adolescent camerounais a très mal vécu cet enfermement au milieu des adultes. Les mois passants, son état psychologique s’est profondément détérioré. Jusqu’à penser au suicide.
Benjamin* est arrivé en Pologne le 20 juin 2023, après avoir traversé la frontière biélorusse. Aux garde-frontières qui l’arrêtent peu de temps après son arrivée sur le territoire, il affirme avoir 16 ans. Il est donc emmené au centre ouvert pour migrants de Biala Podlaska, à l’est du pays, qui accueillait à cette époque les familles avec enfants – il n’héberge aujourd’hui plus que les hommes seuls. Il y restera 10 jours.
"Un matin, les garde-frontières sont venus nous chercher, moi et deux autres jeunes, pour nous emmener à l’hôpital. Chacun notre tour, on est allé voir la dentiste. Je me suis installé sur le fauteuil et j’ai ouvert la bouche. Elle a regardé mes dents pendant 5 minutes, sans rien me dire. Et trois jours plus tard, nous avons été transférés dans le centre pour adultes de Lesznowola, à près de 170 km.
Les examens dentaires font partie des techniques utilisées pour évaluer la minorité des migrants. Ils sont parfois complétés d’une radiographie panoramique de la mâchoire. La France privilégie, elle, les tests osseux. Mais la fiabilité de ces examens est régulièrement remise en question par les scientifiques, notamment sur les adolescents âgés de 16 à 18 ans.
Dès le premier jour, j’ai compris que ce serait très difficile. Ce n’était pas un environnement pour nous, les jeunes. On était mélangés avec tout le monde. Il y avait beaucoup de tensions entre les gens et des bagarres. Ça me faisait peur. (...)
Lorsque tu es malade, on t’emmène à l’hôpital menotté. Et quand tu arrives dans la salle d’attente, tout le monde te regarde comme si tu étais un criminel. Si le Cameroun n’était pas si dangereux pour moi, je serais rentré.
"Une fois, j’ai voulu en finir"
À mon arrivée dans le centre, les gardes m’avaient dit ‘tu en as pour trois mois’. Au bout de trois mois, on m’a dit que je devais rester trois mois de plus. Cette annonce m’a terrassé. J’ai demandé à voir le psychologue, mais il ne m’a donné que des somnifères pour adultes.
Certains jours ça n’allait vraiment pas du tout. Une fois, j’ai voulu en finir. (...)
La Pologne dispose de six centres fermés pour migrants. Les conditions de vie à l’intérieur de ces structures, qui ressemblent en tous points à des prisons, sont régulièrement pointées du doigt. Dans un rapport publié en février 2024 qui portait sur des visites effectuées en mars 2022, le Comité anti-torture du Conseil de l’Europe (CPT) déplorait que "la grande majorité des détenus passent des jours et des mois dans un état d’oisiveté, sans activité significative, enfermés dans leur cellule jusqu’à 23 heures par jour". (...)
Au bout de six mois dans ce centre, j’ai été libéré. Je revis petit à petit. J’ai pu m’inscrire au collège, je fais partie d’une classe internationale où il y a d’autres étrangers. Mais quand je me retrouve seul chez moi, c’est beaucoup plus difficile. D’un coup, toutes mes idées noires reviennent. (...)
Beaucoup d’étrangers que je connais veulent partir de la Pologne. Moi, je n’ai de famille nulle part en Europe. Et je n’ai plus la force de bouger, je veux juste être à l’abri et ne plus craindre pour ma vie. Le centre m’avait donné une mauvaise image du pays. Mais quand je suis arrivé dans la capitale, je me suis rendu compte que la mentalité des garde-frontières n’était pas celle de tous les Polonais. Et surtout, quand je suis à l’école, j’oublie tout. J’ai l’impression d’avoir une vie normale".