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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Violences sexuelles à Havas : la fabrique du silence
Article mis en ligne le 29 mai 2022

Pendant des années, des témoignages portant sur des violences sexistes et sexuelles, parfois commises par des hauts dirigeants, ont circulé au sein du groupe de communication détenu par Bolloré. Pendant des années, rien ne s’est passé. Jusqu’à l’explosion.

Le 25 avril, au lendemain du second tour de l’élection présidentielle, le monde de la pub a connu un séisme. Sur son compte Instagram « Balance ton agency » (BTA), qui épingle les agences de communication peu scrupuleuses, la communicante Anne Boistard a relayé plusieurs dizaines de témoignages d’anciennes salariées anonymes, s’étalant sur une période de plus de dix ans.

Quasiment aucune des entités du tentaculaire groupe Havas, dirigé par Yannick Bolloré – fils de Vincent Bolloré – n’est épargnée (...)

Toutes ont été citées comme des entreprises où le sexisme régnait, où le harcèlement moral était la norme, au vu et au su des ressources humaines.

BETC, l’agence dirigée par Mercedes Erra, qui dit régulièrement son attachement aux valeurs féministes, était jusqu’alors passée entre les gouttes. Mais depuis quelques jours, les témoignages s’accumulent aussi sur l’un des responsables de l’agence. Dans un mail interne, la direction a assuré avoir connaissance de la situation depuis la mi-mai, alors que certains témoignages remontent à plusieurs années.

L’entreprise annonce dans ce message avoir « immédiatement réagi en prenant les strictes mesures conservatoires qui s’imposaient à l’égard de l’intéressé » et précise qu’une enquête interne est en cours. En attendant, de nouveaux témoignages et autres captures d’écran de discussions avec le manager concerné sont publiés chaque jour sur le compte Instagram.

Du côté d’Havas Paris, Julien Carette et Christophe Coffre, respectivement PDG et directeur de la création de l’agence créative, ont été « mis en retrait » à la suite des témoignages. Mardi 17 mai, Christophe Coffre a finalement été mis à pied après la publication d’un nouveau récit. Claire* y raconte qu’il aurait tenté de la violer à la fin des années 1990. Cette ancienne créative a aussi raconté son histoire à d’anciens confrères et à Mediapart, détaillant des années de sexisme et d’agressions dans le milieu de la pub, en toute impunité. Interrogé sur ce témoignage et sur tous les autres présents dans cet article, Christophe Coffre a nié en bloc. (...)

Dans le groupe Havas, les témoignages publiés par dizaines ont eu l’effet d’une bombe. « Le groupe condamne toute forme de harcèlement et met tout en œuvre pour garantir à nos collaborateurs un environnement de travail sain et de qualité », indique-t-il à Mediapart. Une procédure interne de recueil des témoignages vient d’être lancée. (...)

Stéphane Fouks, le très médiatique vice-président du groupe, conseiller de nombreux responsables politiques au fil des années, s’interroge : « Comment trouver un point d’équilibre entre la libération de la parole – qui est nécessaire – et la dénonciation anonyme – qui est une horreur ? »

Au cours d’une enquête de plusieurs semaines, Mediapart a pu s’entretenir avec quinze anciennes salariées et stagiaires, qui affirment toutes que le groupe a organisé le silence autour des alertes émises en interne. D’autres anciennes salariées font un récit similaire. (...)

Des accords de confidentialité

Pour Anne Boistard, les choses sont limpides. « Les dirigeants d’Havas étaient au courant depuis très longtemps », assure l’initiatrice du mouvement « Balance ton agency ». « C’est un problème systémique. Il ne s’agit pas seulement d’Havas Paris mais de tout le groupe, avance-t-elle. Selon les témoignages que j’ai reçus, la direction a préféré signer des chèques pour que les salariées gardent le silence. » (...)

Nous avons eu accès à deux protocoles transactionnels. Ils ont clos des conflits reposant sur des accusations de harcèlement moral ou sexuel visant deux cadres de l’agence. Ces transactions offrent aux deux ex-salarié·es plusieurs dizaines de milliers d’euros chacun·e. En échange, elles contraignent très largement leur parole, dans un cadre privé ou public.

Le ou la signataire s’engage par exemple « à ne jeter aucun discrédit » sur l’agence ou sur une autre entité du groupe, « ni sur aucun de leurs représentants » et « à ne pas délivrer de témoignages ou attestations écrite ou verbale au profit de tout tiers et notamment de salariés de la société et des sociétés du groupe ».

Il « reconnaît en outre qu’il n’a aucune réclamation concernant l’existence d’un harcèlement moral ou sexuel, […] de faute inexcusable, de violation de l’obligation de sécurité ou de nullité du licenciement ».

Dans trois autres contrats, qui formalisent des ruptures conventionnelles, des salariées se voient par ailleurs interdire « toute déclaration, comme tout comportement qui pourrait avoir [...] un retentissement défavorable sur la réputation de l’autre partie ».

Ces accords imposent de passer sous silence des mois, voire des années de mal-être au travail. Et parfois le récit de ce qui peut constituer une infraction, comme du harcèlement sexuel ou du harcèlement moral. En réponse à nos multiples questions sur ces accords de confidentialité, le groupe est laconique : « Une transaction signée par un salarié ne l’empêche pas de porter plainte au pénal », indique-t-il.
Christophe Coffre, le tout-puissant directeur de la création

Dans l’armée de jeunes stagiaires et salarié·es qu’accueillait l’agence de pub Havas Paris, elles et ils sont nombreux à faire le récit de l’ambiance sexiste qui y a longtemps régné. Beaucoup de ces récits concernent Christophe Coffre, l’ex-tout-puissant patron de la création qui vient d’être mis à pied et qui, auprès de Mediapart, conteste en bloc les accusations portées à son encontre. (...)

Si les stagiaires sollicitaient peu les instances compétentes ou leurs supérieurs, les salariées le faisaient plus régulièrement, mais souvent en vain. (...)

Selon les témoignages et documents que nous avons rassemblés, l’ambiance générale dans le groupe a pourtant longtemps permis de défendre des managers et des hauts dirigeants lorsqu’ils étaient accusés de mal se comporter.

(...)

Pour résumer leurs expériences, presque toutes les salariées interrogées ont la même référence : 99 francs. Le livre publié en 2000 par l’écrivain et ex-publicitaire Frédéric Beigbeder dépeint le monde de la publicité dans ses pires travers. Drogue, sexisme et surmenage… Pas si caricatural disent en chœur les salariées interrogées. « Tout s’achète, écrivait le repenti. L’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. » Et peut-être aussi le silence des salariées.