– Le modèle social français est parmi les plus performants au monde. Mais le « toujours plus » des plus favorisés menace son équilibre. Une analyse de Louis Maurin. Extrait du premier numéro des Dossiers d’Alternatives Economiques, « Une société qui change », réalisé en partenariat avec le Compas et le Centre d’observation de la société.
La France est un des pays où l’on vit le mieux au monde. Depuis quarante ans, notre niveau de vie médian [1] a doublé. Cet enrichissement a transformé les conditions de vie de la population. La part des logements sans confort a chuté de 39 % à 1,5 %. Le taux de pauvreté se situe parmi les plus faibles au monde. Tous les ménages ou presque possèdent un téléviseur, un lave-linge, un réfrigérateur et un téléphone portable. Plus de 80 % ont une voiture, qui leur offre une liberté individuelle importante. Les progrès n’ont pas été que matériels. Le demi-siècle passé a été marqué par l’émancipation des femmes, en marche vers l’égalité dans le travail comme dans le couple. L’insécurité a notablement diminué sur le long terme. La part de jeunes en échec à l’école a été divisée par quatre. L’espérance de vie a gagné dix années et la France figure ainsi parmi les pays où l’on vit le plus longtemps. La famille s’est modernisée : on choisit désormais librement son partenaire dans la vie, la fécondité est bien mieux contrôlée, les relations se sont équilibrées dans le couple comme entre parents et enfants.
Ces avancées sont notamment liées au modèle social français. Souvent critiqué, il a pourtant permis, grâce à un niveau élevé de dépenses publiques, de redistribuer une partie des fruits de la croissance, d’amortir les difficultés pour les plus démunis, d’élever le niveau d’éducation et de soins, de soutenir les familles qui en avaient le plus besoin.
Le business du déclin
Où est le problème ? La France n’est-elle pas gangrenée par l’insécurité, les sans-papiers, les voyous des cités vendeurs de drogue ou l’échec scolaire ? Les commentateurs qui noircissent le tableau à dessein ne manquent pas. Les ouvrages à succès s’enchaînent, qui présentent le déclin inexorable de notre société dans une sorte de frénésie idéologique, où le mythe de l’invasion côtoie la défaite de la pensée des Lumières, le Léviathan étatique l’ogre capitaliste. Vendre du déclin et jouer sur les angoisses rapporte. En particulier chez certains lecteurs plus âgés des couches favorisées, que l’idée de quitter une société en phase terminale rassure peut-être. Ce n’est pas la seule raison de ce carnaval idéologique. Mettre en évidence l’échec du modèle social français permet de revendiquer un retrait du collectif au profit des intérêts individuels et de faire passer un message subliminal aux masses, en particulier aux plus jeunes : « Vu la situation, contentez-vous de votre sort, n’en réclamez pas plus. Acceptez avec bonne volonté ce CDD à temps partiel à 500 euros par mois. » Heureusement, ces jeunes sont plus attentifs à ceux qui leur expliquent que « ça peut chémar », pour reprendre Grand corps malade. Qui leur slame qu’il faut « se battre pour ses idées. Avant de s’en aller. Marquer l’histoire à jamais » (Soprano R.E.DK). Ou qu’on peut « prendre le large » pour « faire passer tous les feux au vert » (Tal).
Des menaces réelles
Nous ne vivons pas pour autant au pays des Bisounours. La petite musique qui invite à se prendre par la main peut heurter les jeunes quand leur réalité quotidienne la contredit. Les menaces qui planent sur l’équilibre social du pays sont pesantes, les tensions palpables. Pour l’essentiel, parce que la répartition des fruits de la croissance au cours des dernières décennies a été trop inégale. Les jeunes, les populations immigrées et les moins qualifiés – ceux-là mêmes qui sont pointés du doigt – ont été pour partie écartés des gains réalisés.
Surtout, la France n’arrive pas à se débarrasser d’un mal qui touche 5 millions d’actifs : le chômage. (...)
Les fractures qui traversent la société française ne passent pas entre une masse de pauvres et une poignée de millionnaires. Une large partie des couches aisées, rebaptisées « moyennes supérieures », vit confortablement. A partir de 3 000 euros de revenus par personne, on entre dans le club des 10 % du haut de l’échelle des revenus, et à bac + 3, on est déjà parmi les 15 % les plus diplômés. Les préoccupations de ces catégories aisées sont aujourd’hui leurs prochains congés, l’école de leurs enfants et de mener une vie saine.
Boucs émissaires
Et face à la crise, la démagogie va bon train. Les immigrés des cités sont désignés comme nouvelles « classes dangereuses ». Et les pauvres parmi les pauvres sont stigmatisés comme des « assistés » parce qu’ils « bénéficient » d’un minimum social égal à la moitié du seuil de pauvreté. De même, si la dénonciation de l’enrichissement extrême est légitime, elle permet aussi à certains de s’enrichir à l’abri, en désignant à la vindicte populaire une toute petite frange de super-aisés. Cette démagogie, alimentée par les sondages, ne fait que nourrir le sentiment d’impuissance du politique et les discours de rejet. Seul un discours sur un effort collectif partagé, qui légitime en retour l’action collective, pourrait éviter la montée des tensions dans notre société.