
En 2016, Haziz Faddel observe des transactions douteuses dans l’un des magasins Darty parisiens. Le 19 avril 2017, il alerte le PDG de l’époque, qui ne réagit pas. Le système de blanchiment sur lequel la justice enquête aujourd’hui a perduré. Il se dit « soulagé que la justice puisse enfin faire toute la lumière sur des agissements [qu’il] n’a cessé de dénoncer ». Témoignage en vidéo.
Embauché en mai 2016 par Darty à un poste de manager dans l’un des magasins parisiens, Haziz Faddel pensait avoir trouvé un emploi stable et pérenne. Mais rapidement, il découvre des pratiques de blanchiment. Il alerte dès le 19 avril 2017 le PDG de l’époque, Alexandre Bompard (passé quelques semaines plus tard à la tête du groupe Carrefour), sans qu’aucune mesure ne soit prise contre ces transactions frauduleuses. (...)
En décembre 2020, Haziz Faddel prend un avocat « pour suivre la procédure des lanceurs d’alerte et bénéficier d’une protection, tout en envisageant une rupture conventionnelle ». Son conseil échange alors avec le service juridique du groupe. « À la suite de ces discussions, rien n’a pu aboutir me concernant. Mais le groupe, que j’avais alerté depuis 2017, a fait un signalement auprès du parquet sur ces pratiques, explique Haziz Faddel. Il veut certainement se présenter comme la victime d’un système alors qu’il l’a laissé perdurer. »
Le 7 avril 2021, le salarié âgé de 50 ans suit la procédure sur les lanceurs d’alerte, prévue par la loi Sapin 2. Il adresse un signalement écrit à sa direction, accompagné de plus de 40 pages de preuves. Quelques semaines après, le 19 mai, une information judiciaire visant le groupe est ouverte, pour « blanchiment », infraction commise en bande organisée, et « association de malfaiteurs », comme nous le détaillons dans ce premier article.
Entendu par le service d’enquête judiciaire des finances, chargé des investigations, Haziz Faddel se dit « soulagé que la justice puisse enfin faire toute la lumière sur des agissements [qu’il] n’a cessé de dénoncer ». Il accepte aujourd’hui de témoigner auprès de Mediapart. (...)
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Sur la base de 2 000 documents comptables, et sans être exhaustif, Mediapart a pu évaluer qu’entre 2014 et 2021, des centaines de transactions illégales ont été réalisées, pour un montant de plus d’un million et demi d’euros versés en cash. Pour l’un des clients, qui a acheté entre 2019 et 2020 près de 2,5 millions d’euros de marchandises, pas moins de 530 000 euros ont été payés en espèces de façon illégale, sous forme de paiements en liquide dépassant les plafonds autorisés par la loi.
Pour les paiements en liquide, Darty est soumis comme n’importe quel autre commerçant à des règles, inscrites dans le code financier et monétaire. Depuis septembre 2015, le plafond autorisé pour les particuliers comme pour les professionnels résidant en France est de 1 000 euros et de 10 000 à 15 000 euros pour les résidents fiscaux étrangers. Ce dernier plafond ne s’applique qu’à une condition : que les achats soient réalisés à titre personnel et non pour le compte d’une entreprise.
En plein cœur de Paris, un ou plusieurs hommes entrent dans un magasin de l’enseigne, munis de sacs en plastique, d’une sacoche ou d’un sac de sport. « Et dans les sacs, il y a du cash, beaucoup de cash », raconte à Mediapart un agent de maîtrise, Haziz Faddel, témoin de ces allées et venues.
Ces plafonds ont été fixés par le ministère de l’économie pour lutter contre le blanchiment d’argent provenant notamment de la criminalité organisée (drogue, proxénétisme). En 2015, à l’initiative de Tracfin, le service anti-blanchiment de Bercy, les plafonds ont été revus à la baisse, afin de renforcer la lutte contre le financement du terrorisme.
Dans une quinzaine de magasins Darty, parmi les plus importants situés dans Paris et sa proche banlieue, un système bien organisé a été mis en place afin de permettre à plusieurs individus ou sociétés de contourner la loi, selon au moins deux modes opératoires. (...)
Malgré les risques encourus, ce système permettait donc, selon ce témoignage, « de rester dans la compétition, de gonfler les chiffres, quelles que soient les règles ». Il s’agirait d’un système organisé « avec un noyau dur de personnes qui travaillent ensemble et qui se couvrent ». Pour un chef de vente, les primes peuvent atteindre 20 000 euros par an, car elles sont en partie indexées sur le chiffre d’affaires des magasins.
Selon cet employé, qui a souhaité préserver son anonymat, la direction du magasin encourageait la pratique du cash « pour ne manquer aucune vente ». Il avoue à Mediapart avoir lui aussi « passé des ventes » pour des clients français pour des montants supérieurs à 1 000 euros, sous la forme de cartes cadeaux.
Car pour les sommes en liquide dépassant les plafonds autorisés, l’un des modes opératoires pour contourner la loi était de les diviser en plusieurs achats de cartes cadeaux, pouvant atteindre 1 000 euros maximum. Ainsi, 5 000 euros en cash versés en une seule fois étaient enregistrés comme cinq achats de cartes cadeaux de 1 000 euros chacune.
Le second procédé, plus technique mais très répandu chez Darty, consistait à dissimuler l’origine des paiements en cash à travers de multiples opérations comptables, dites « Équil Vente », pour « équilibrage des ventes ». Dans le système informatique de Darty, ces opérations s’enchevêtrent, se superposent, se compensent d’une facture à l’autre, jusqu’à perdre la trace de la transaction originelle.
Pour brouiller davantage les pistes, Darty utilisait également un système d’acomptes permettant de « stocker » informatiquement de grosses sommes en cash déposées par certains clients. (...)
Un élément incontestable atteste que les services centraux de Darty étaient au courant d’une partie des transactions douteuses que les enquêteurs essaient de démêler. Les documents en notre possession révèlent que certains clients qui avaient l’habitude de payer en cash réglaient aussi une partie de leurs factures grâce à des virements bancaires dépassant parfois les 30 000 euros.
Or, dans les magasins Darty, les virements bancaires ne sont pas acceptés. Seuls les services comptables du groupe sont habilités à valider ce mode de paiement, en fournissant au client les coordonnées de l’entreprise. Là aussi, ces opérations apparaissent donc comme très inhabituelles.
Il est vrai que ce n’est pas la première fois que Darty offre des facilités de paiement à certains de ses clients. En novembre 2008, Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée, avait fait une courte halte au magasin Darty de Passy, aujourd’hui fermé. Ce jour-là, pour meubler son appartement cossu, situé dans le XVIe arrondissement de Paris, le bras droit de Nicolas Sarkozy a acheté une télévision LCD, un lecteur DVD Blu-ray et un lave-linge séchant pour la somme de 4 417 euros.
Comme Darty le confirmera aux services de police qui enquêtent sur le financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, Claude Guéant a payé la totalité de ses achats en liquide. Une habitude chez Claude Guéant. Mais ce 22 novembre 2008, pour éviter de dépasser le seuil légal des 3 000 euros – plafond des transactions prévu à l’époque par la loi –, le magasin a édité deux factures différentes, l’une de 2 269 euros et l’autre de 2 148 euros. Darty a décidément l’art de trouver des solutions.