Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Mediapart
Tueur de Saint-Just : les alertes de l’ex-épouse ignorées par la justice
Article mis en ligne le 21 janvier 2021

Depuis le meurtre de trois gendarmes et la tentative de féminicide commis le 22 décembre par un individu surarmé, le procureur de Clermont-Ferrand justifie l’inaction des autorités et ne veut pas admettre de dysfonctionnement. Les plaintes de l’ex-épouse consultées par Mediapart montrent le contraire.

Comment Frédérik Limol, décrit comme un individu « surarmé », « ultra-violent », « catholique extrémiste » et « survivaliste », a-t-il pu échapper à tous les radars ? C’est la question posée avec force au procureur de la République de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), Éric Maillaud, depuis le drame survenu le 22 décembre dernier à Saint-Just. Après une tentative de féminicide, Frédérik Limol a tué trois gendarmes et blessé un quatrième, puis s’est suicidé. Il a aussi incendié la maison. Une traque, qui a duré toute la nuit et mobilisé plus de 300 membres des forces de l’ordre, a été menée avant que les autorités le retrouvent mort dans sa voiture, équipé d’un fusil d’assaut et de nombreuses armes et munitions. (...)

Une « véritable scène de guerre », décrivait le procureur de la République, en poste depuis 2016. Ce dernier a aussi promis la transparence en organisant une conférence de presse le lendemain des faits et en promettant des investigations pour savoir si des alertes avaient été émises et si, comme c’est souvent le cas dans les affaires de violences conjugales, des plaintes avaient pu être ignorées ou refusées. « À ma connaissance, à la connaissance de la gendarmerie, [il n’y a] aucun antécédent connu de violence conjugale, aucune plainte pour des menaces, le couple n’est pas connu pour des faits de violences conjugales. Je reste prudent, on vérifiera bien attentivement tous ces éléments », affirmait dans un premier temps Éric Maillaud.

Selon lui, le parquet de Clermont-Ferrand n’avait donc jamais été alerté par Sandrine S., la compagne du tueur. Toujours d’après ses affirmations, ses services avaient seulement connaissance d’un conflit de garde entre Catherine A., l’ex-épouse du tueur, et Frédérik Limol. (...)

Rapidement, l’ex-épouse de Frédérik Limol a pris la parole pour expliquer qu’elle n’avait cessé d’alerter les autorités sur sa dangerosité et qu’il ne s’agissait pas d’un simple conflit lié à un divorce. Elle révélait avoir déposé plusieurs plaintes contre lui et sollicité différents organismes tels que l’AMAV, l’association de médiation et d’aide aux victimes. « J’ai également indiqué par main courante que mon ex-mari s’était équipé en armes à feu en 2013 à la suite de la naissance de ma fille. Après trois plaintes, monsieur n’a jamais été entendu par la justice », expliquait Catherine A. (...)

Malgré ce témoignage, le procureur de Clermont-Ferrand ne semble voir aucun dysfonctionnement de ses services ou des gendarmes sollicités. S’il ne s’est pas encore exprimé pour faire état des investigations, il a tout de même pris le soin de contredire Catherine A. dans la presse. Dans La Croix par exemple, Éric Maillaud conteste l’idée que la justice ait pu bâcler les enquêtes portant sur Frédérik Limol. « M. Limol a été entendu au moins à une reprise et a nié les violences dont l’accusait son ex-épouse. Au vu du dossier, il apparaît aussi que ces violences n’ont jamais été commises en présence d’un témoin. Nous n’avons pas non plus retrouvé de certificat médical pouvant attester de ces violences », explique-t-il pour justifier le classement des plaintes.

Il ajoute enfin, contrairement aux déclarations de l’ex-épouse, que son parquet n’avait « pas trouvé trace d’une déclaration disant qu’il était lourdement armé avec tout un attirail de munitions. Ce qui aurait pu être un signe d’alerte pour la justice ». D’après les plaintes déposées par Catherine A que s’est procurées Mediapart, les alertes étaient pourtant répétées et détaillées. (...)

Malgré la gravité des agressions et menaces évoquées, Frédérik Limol ne sera jamais entendu et cette plainte sera tout simplement classée. Après évaluation, les gendarmes estiment aussi qu’« aucune mesure particulière de protection ne nécessite d’être mise en œuvre ».

Un an plus tard, les menaces persistent et Catherine A. sollicite de nouveau l’aide des gendarmes. Dans sa plainte déposée le 16 avril 2018 dans la même gendarmerie, elle explique que « rien n’a changé » depuis sa déposition précédente. « Quand il vient, il me menace à chaque fois, il me dit : “À un moment donné, il va falloir payer. Je vais te crever. En trois secondes, tu es morte” », détaille-t-elle. Et d’ajouter : « Le week-end dernier, il est venu à la maison, il me faisait des signes de la main en faisant mine de nous égorger. […] Frédérik menace parfois les enfants et il me dit : “Je vais vous brûler”. »

Elle précise aussi que son ex-mari se rend jusqu’à l’école de sa fille pour « mettre la pression ». « Je trouve que les menaces et la situation dérivent de plus en plus, c’est donc pour cela que je dépose plainte. Je ne veux pas qu’il passe à l’acte », justifie-t-elle. Cette plainte sera de nouveau classée sans qu’aucune enquête ne soit menée et sans que Frédérik Limol ne soit entendu. Là encore, les gendarmes estiment qu’« aucune mesure particulière de protection ne nécessite d’être mise en œuvre ».

Le 13 mars 2019, elle évoque encore ces violences dans une main courante. Elle les rappelle aussi à l’occasion d’une nouvelle plainte déposée le 12 février 2020 au commissariat de police de Privas (Ardèche) pour « abandon de famille commis sans interruption depuis le 01/11/2016 ». D’après nos informations, Frédérik Limol sera entendu pour la première fois en juillet 2020, mais la plainte de son ex-épouse sera de nouveau classée. (...)

« Un fiasco total » du parquet, selon l’avocat de l’ex-épouse (...)

« Quand on est procureur dans un État de droit, qui a déclaré que les violences conjugales étaient une cause nationale, certes, la présomption d’innocence prévaut, mais une enquête sérieuse doit être menée avant d’être classée », dénonce-t-il. Les enquêteurs auraient en effet pu auditionner d’éventuels témoins présents à la sortie de l’école, rechercher activement Limol, s’intéresser à son entourage et vérifier d’éventuelles menaces écrites.

« La dernière plainte de ma cliente concernait l’abandon familial, poursuit Me Bayeh. C’était facile à prouver de constater qu’il n’avait jamais payé de pension alimentaire. Pourquoi le parquet a-t-il aussi classé cela ? Alors qu’une enquête plus sérieuse aurait sûrement permis de vérifier le profil extrêmement dangereux de Limol ? », interroge-t-il.

Là encore, le procureur Éric Maillaud ne trouve rien à redire. (...)

« Deux refus de plainte, trois plaintes classées sans suite et une main courante ignorée, j’appelle ça un fiasco total, estime quant à lui Wissam Bayeh. Pourquoi ne pas avoir au moins ouvert une enquête préliminaire pour tirer le fil et s’apercevoir qu’il s’agissait d’un homme dangereux, détenteur de tout un arsenal de guerre ? »

Cet autre point interroge en effet. Comment Frédérik Limol, inscrit dans un club de tir depuis 2013, a-t-il pu détenir ces armes sans que cela inquiète les autorités ? En 2017 d’après Le Monde, il obtient même de son club « l’autorisation nécessaire pour constituer un dossier qui doit lui permettre d’acquérir des armes de catégorie B, parmi lesquelles trois pistolets Glock et deux fusils de type AR-15 ».

Ses autorisations ne seront jamais révoquées, et ce, alors que Catherine A. avait encore une fois alerté les autorités sur la menace que cela représentait. (...)

Elle n’avait jamais évoqué le fait qu’il ait pu avoir un arsenal », rétorque le procureur.

C’est faux. D’après les documents consultés par Mediapart, l’ex-épouse de Frédérik Limol dit clairement qu’il possédait plusieurs armes. (...)

Après ces alertes explicites, aucune vérification ne sera donc menée, même lors de son audition en juillet dernier. Interrogé par Le Monde sur cette absence de révocation, le procureur ne trouve pas matière non plus à remettre véritablement en cause ses services. « Éric Maillaud reconnaît que l’enquête sur l’autorisation de détention d’armes n’a peut-être pas été assez poussée, mais justifie “qu’il y en a une telle masse qu’on clique sur trois fichiers, et basta” », écrit le quotidien.

Depuis la tuerie de Saint-Just et le début de l’enquête, le magistrat est aussi mis en cause pour un autre aspect de la procédure. Lors de ses interviews données à la presse, l’ex-épouse du meurtrier avait en effet déclaré avoir alerté Marlène Schiappa, alors secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. « J’ai même écrit à Marlène Schiappa. Rien n’a été fait. On m’a dit à chaque fois qu’il allait certainement se calmer. » (...)