Ramona Badescu est la nouvelle présidente du Salon du livre et de la presse de jeunesse de Montreuil. Actualitté reproduit ici le discours prononcé pour l’inauguration de l’événement. Et qu’elle a retravaillé pour lui donner une forme de manifeste.
Voilà 17 ans que je publie des livres en littérature jeunesse, et voilà 17 ans que chaque année je suis présente ici, au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, d’habitude plutôt par là, au fond dans le noir, derrière une table de dédicace, dans un espace de débat, de lecture ou avec des feuilles, des tubes de colle et des enfants partout.
“Je ne l’ai pas vu venir...”
Je suis très honorée que cette belle équipe qui œuvre à construire chaque fin novembre ce rendez-vous majeur de la littérature jeunesse et tout au long de l’année à tisser des ponts, des liens, des espaces d’analyse, des moyens de rencontre et de réflexion, m’ait proposé à moi, ce compagnonnage. Je ne l’ai pas vu venir.
Mais attention chère Sylvie, chère Nathalie, cher Christian, cher Jean-Marie, chers membres du bureau et de l’équipe, en me choisissant il se pourrait que vous ayez choisi... une femme. Ce qui, comme chacun le sait, n’est pas toujours un avantage pour se faire entendre.
Bien sûr nous évoluons depuis Pythagore, qui disait qu’« une femme en public est toujours déplacée », mais tout de même, si on y réfléchit bien...
Bon, il se pourrait que, si la couleur de ma peau ne le laisse pas deviner (j’ai la bonne couleur de peau pour traîner dans la rue le soir, même en bande, sans augmenter le pourcentage de violences policières), mon nom le révèle, mon origine française n’est pas tout à fait contrôlée.
Et, oui, si je parle « parfaitement le français » — oui, oui on me dit souvent ça : « C’est incroyable, vous parlez parfaitement le français... sans accent ! », il se pourrait que je fasse parfaitement partie de cette catégorie de la population que, si l’on n’a pas l’occasion de fréquenter le métro La Chapelle, certaines rues de Paris, de Marseille, certains quartiers de banlieue, certains squats ou hôtels meublés, on peut totalement ignorer, et que l’on appelle « les migrants ». (...)
qu’en serait-il de l’Odyssée si Ulysse en plus de toutes ses mésaventures où il perd ses compagnons, manque perdre sa vie, est victime de ses illusions et de systèmes de dévoration, à chaque fois qu’il voulait accoster se faisait refouler par la PAF (Police aux frontières).
Bon, rassurez-vous, mes papiers sont en règle, et par chance on ne m’a jamais [encore] ordonné de quitter le territoire — bon, ça pourrait venir si je continue comme ça...