Qui n’a au moins entendu parler une fois de l’Anthropocène ? Voilà déjà une dizaine d’années que le concept a été proposé par un chimiste et météorologue néerlandais, Paul Crutzen, pour désigner une nouvelle époque géologique1. L’importance du geste scientifique est considérable : faisant suite au pléistocène (marquée par des cycles glaciaires) et à l’holocène (où le recul des glaciations s’accompagne, pour les hommes, du développement de l’agriculture et de la sédentarisation), l’Anthropocène constituerait une troisième ère, marquée par l’impact des actions humaines sur l’environnement. L’humanité devrait non seulement être considérée comme une force géologique de la nature, mais même comme la force géologique principale, capable à elle toute seule de modifier les grands cycles planétaires.
À ce jour, le concept n’a fait l’objet d’aucune validation par la communauté scientifique. Il faudra attendre 2016 pour connaître le verdict de l’Union internationale des sciences géologiques, seule habilitée à valider officiellement un ajout à l’échelle stratigraphique. Mais sans plus tarder, le concept a rayonné bien au-delà des cercles scientifiques et a immédiatement rencontré un grand succès public, lequel va même grandissant depuis quelque temps. 2013 aura été, on peut bien le dire, l’année de l’Anthropocène : colloques, journées d’études et publications se sont multipliés. (...)
Si la biologie unifie l’espèce humaine, les inégalités économiques et culturelles la fragmentent en une multitude de groupes dont l’exposition aux effets néfastes du développement et aux impacts environnementaux ne cesse de la diversifier, en déterminant corrélativement des responsabilités causales extrêmement différenciées dans le dérèglement écologique global, de sorte que l’anthropos de l’Anthropocène apparaît, en tout état de cause, comme étant, si ce n’est un sujet universel sans référent, du moins comme une entité politique purement virtuelle, dont l’on peut se demander, à la suite de Déborah Danowski & Eduardo Viveiros de Castro dans l’essai de presque 120 pages qui conclut ce volume, si elle ne se laissera unifiée sous le nom d’"humanité" que lorsqu’il n’y aura précisément plus aucune humanité – quand, autrement dit, le dernier être humain sur la surface de la Terre aura disparu.