Injections, implants mammaires, liposuccions… dans les quartiers populaires de Marseille, les femmes ont de plus en plus recours à la chirurgie esthétique. Sous l’influence de la téléréalité, des stéréotypes sur la féminité… et d’un désir d’opulence paradoxale.
Ouassilah a le sourire éclatant de ses vingt ans. Cheveux ébène, veste blanche cintrée, grosses sneakers colorées aux pieds, elle tapote sa bouche du bout des doigts. Comme pour vérifier que tout cela est bien réel. Dans ses lèvres, un médecin d’une clinique du centre-ville de Marseille vient de pratiquer une double injection d’acide hyaluronique. Dès demain, rassure le praticien, l’effet « enflé » sera remplacé par l’effet « pulpeux » tant attendu par la demoiselle. Elle vient du quartier des Arnavaux, dans le 15e arrondissement de Marseille. Et ces deux piqûres-là sont le cadeau d’anniversaire – à 350 euros le tout – qu’elle s’offre pour fêter ses deux décennies. Ouassilah a économisé centime après centime : « Je suis vendeuse. Je ne l’ai dit à personne. Et surtout pas à mes parents. Mais je ne le regrette pas. Et puis, au pire, dans six mois, on ne verra plus rien ».
L’injection d’acide pour rendre la bouche voluptueuse est, note Isabelle Delaye, la directrice de la communication de la clinique Phénicia, « un premier pas », relativement accessible, rassurant puisque non définitif (en quelques mois, les effets du produit s’estompent). « À vingt ans ou à leur majorité, les jeunes femmes des cités se font souvent offrir un acte de médecine esthétique, sur les lèvres, par exemple. Ça, c’est la porte d’entrée », indique-t-elle. (...)
« La pratique se démocratise à vitesse grand V. Prothèses et liposuccions connaissent un grand boum ; quant aux injections… c’est furieux ! », s’étonne Richard Abs, chirurgien marseillais qui a pignon sur rue. Il poursuit : « Il y a ici une vraie culture du corps, très méditerranéenne. Au fond, à Marseille, c’est comme au Brésil ! » La pauvreté n’est donc plus un frein au recours à la chirurgie esthétique. « Une intervention de chirurgie, c’est dix-huit mois de tabagisme. Certains smicards fument, non ? Donc la chirurgie esthétique est à la portée des smicards », insiste sur un ton un rien provoc le Dr Dupont, autre fondateur de la clinique Phénicia. (...)
Celles qui ont moins les moyens « essayent de trouver des bons tarifs ». Comme Malika, qui le regrette amèrement aujourd’hui. Attablée à la terrasse d’un bar de l’Estaque, cette quadra a « bien cru y passer ». Pose d’un anneau gastrique qui tourne à l’infection quasi généralisée, lifting du ventre complètement raté… « Mon corps, maintenant c’est Beyrouth ! », lâche cette intervenante en centre social dans un soupir. (...)
Autre tendance : l’opération en Tunisie, au Maroc ou en Algérie. Certaines amies de Radjaa, miss beauté du Maghreb 2016, ont franchi le pas. « Pas mal de filles partent l’été au bled. Elles font les implants des fesses, des seins, les injections, le nez… Au Maghreb, c’est moins tabou qu’ici. Les pubs des cliniques passent en boucle à la télé. Par contre, c’est souvent plus ostentatoire », souligne la reine de beauté. « Certaines de ces clientes demandent très clairement que, quelle que soit l’intervention pratiquée, cela se voie », poursuit le Dr Marinetti, dans son bureau immaculé de la clinique Phénicia. Il conclut : « Car la chirurgie esthétique est aussi une façon, pour cette population d’origine modeste, d’accéder à un signe extérieur de richesse ».