Depuis 2020, trente structures de prise en charge des auteurs de violences conjugales sont expérimentées sur le territoire, non sans susciter des polémiques. Au Québec et en Belgique, elles existent depuis des décennies, avec un impact documenté sur la baisse de la récidive.
Lorient (Morbihan).– Pierre, 44 ans, a « fait une grosse bêtise » et sera jugé en mai prochain pour avoir violenté sa compagne. Il veut comprendre pourquoi il en « est arrivé là » et a demandé à suivre un « stage de responsabilisation ». Johnny*, 45 ans, sort d’un an de détention et ne « comprend pas pourquoi » il n’a toujours pas le droit d’être en contact avec son ex-conjointe. Elvis*, 44 ans, a été contraint par la justice à suivre un stage après une main courante de son épouse. Il a appris à « ne plus monter en pression », tous deux ont « décidé de continuer à vivre ensemble » et lui veut désormais suivre une thérapie.
Chef d’entreprise, maçon, vendeur sur les marchés, ces trois hommes ont contacté ou été mis en relation avec l’association Sauvegarde 56, qui abrite un centre de prise en charge des auteurs de violences (CPCA) implanté à Lorient et Vannes (Morbihan), l’un des 30 expérimentés en France depuis 2020, dans la foulée du Grenelle sur les violences conjugales de 2019.
Destinées à « prévenir et lutter contre la récidive », ces structures, qui ne bénéficient pour la plupart pas de places d’hébergement dédiées, sont présentées par le gouvernement comme « un nouvel outil majeur » pour lutter contre les violences conjugales, un fléau que la France ne parvient pas à endiguer (...)
Dans le Morbihan, le CPCA a suivi une soixantaine de personnes en une année, parmi lesquelles quelques femmes, toutes sur la base du volontariat. 85 % d’entre elles sont suivies par la justice, 15 % n’ont pas fait l’objet de poursuites. « Sur la prise en charge des auteurs, il faut aller plus loin que les mesures judiciaires », défend Anita Guheneuf, cheffe de service au sein de l’association Sauvegarde 56.
Le point de départ de l’accompagnement est un entretien d’évaluation avec le psychologue coordinateur, Erwann Besnard. Un plan d’action individualisé est ensuite élaboré : stage de responsabilisation de deux jours où des intervenants parlent droit, mécanismes des violences et stratégies d’évitement (chaque participant doit débourser 250 euros), groupes de parole, orientation vers des spécialistes des addictions, accompagnement administratif ou vers l’emploi, mise à disposition temporaire d’un hébergement (là encore, un loyer est payé)…
À Sauvegarde 56, le psychologue, les travailleurs sociaux mais aussi les cadres assurent une veille 24 heures/24, 7 jours sur 7, et se déplacent dans les situations de crise. (...)
« Pas malades mais machistes »
Tous les salariés qui interviennent au CPCA de Lorient soulignent que leur mission et leur travail ne font pas consensus. « Globalement, s’occuper des gens qui sont passés à l’acte n’est pas bien vu. C’est comme les mineurs délinquants il y a 40 ans, on les mettait en maison de correction pour ne pas les voir, les mettre au ban de la société. Mais c’est quand même la meilleure manière de prévenir la récidive que d’accompagner, non ? », interroge le psychologue, Erwann Besnard.
Jean-Michel Guillo se souvient, lui, d’avoir été pris à partie par le père d’une victime de féminicide lors d’un colloque au ministère de la santé : « On n’y croit pas. Ça ne sert à rien ce que vous faites ! », lui avait-il lancé. Lui affirme en retour que « ça marche, pas sur tout le monde, mais ça marche ». (...)
Son avis est loin d’être unanimement partagé. Notamment par certains élus locaux, qui ne voient pas d’un bon œil l’implantation de telles structures. (...)
Mais c’est surtout chez les associations de défense des victimes et les militantes féministes que le lancement de ces centres est critiqué, sur le fond et sur la forme. Le plus gros point de crispation réside dans le fait que les subventions sont ponctionnées sur le maigre budget du ministère de l’égalité entre les hommes et les femmes. (...)
l’historienne Lucile Peytavin (...) a chiffré à 100 milliards d’euros le coût de la prise en charge des comportements asociaux masculins en France, dans un essai intitulé Le Coût de la virilité (Éditions Anne Carrière, 2021). (...)
Chez les militantes, le schisme autour de la question de l’accompagnement des hommes violents ne date pas d’hier. Dans son ouvrage Mémoires d’une féministe, paru en 2005 chez Calmann-Levy, Anne Zelinsky, l’une des fondatrices du Mouvement de libération des femmes (MLF), qui fut aussi l’une des femmes à l’origine du « Manifeste des 343 », relate l’échec du premier centre d’accueil pour hommes violents qu’elle avait ouvert en 1988 à Paris, sous le slogan « En parler, c’est déjà agir ».
Elle y raconte la difficulté d’accéder à des financements et « l’hostilité bruyante de certaines féministes ». (...)
« 80 % des hommes reçus au centre avaient été maltraités dans leur enfance ». Le centre avait fermé trois ans après son ouverture. (...)
Il faudra attendre les années 2000 pour que le sujet soit posé dans le débat public, sous la houlette de l’ancien magistrat Luc Frémiot, qui officia notamment comme procureur à Douai, où il fit de la lutte contre les violences conjugales son cheval de bataille. Notamment connu pour avoir mis en place une structure d’accompagnement pour les auteurs – qui a servi de modèle aux CPCA d’aujourd’hui –, mais aussi pour avoir inspiré une loi de 2014 favorisant l’éviction du conjoint violent du domicile, Luc Frémiot regarde la situation actuelle d’un œil désabusé.
« J’ai l’impression d’être un disque rayé : ça fait des années que je répète que tant qu’on n’appliquera pas l’éviction du conjoint et qu’on n’accompagnera pas les auteurs, il ne se passera rien », souffle-t-il. « L’enjeu, c’est d’intervenir le plus vite possible. Si on attend les dommages corporels, c’est déjà trop tard. La maison des hommes violents, que j’ai créée à Arras, marche encore très bien. À mon époque, on avait fait chuter la récidive à 6 % », poursuit-il.
Chez les magistrat·es, l’idée de prendre en charge les auteurs a aussi fait son chemin. (...)
Problème de santé publique
Au Québec, le débat sur la pertinence de l’accompagnement des hommes violents est soldé depuis quarante ans. La première structure d’accueil a vu le jour en 1982, à l’initiative de maisons d’hébergement pour femmes et d’organismes de santé. Elles n’ont cessé d’essaimer depuis, jusqu’à devenir des institutions, promues par de nombreuses campagnes publicitaires et soutenues par la littérature scientifique : on en compte aujourd’hui plus de 30, pour une population de 8,5 millions d’habitant·es.
« Pour nous, la violence est un problème de santé publique. Nous avons une approche multifactorielle, différente de l’approche féministe qui considère que ces violences sont dues exclusivement au patriarcat », expose Sabrina Nadeau, directrice du Réseau d’aide aux hommes pour une société sans violence, qui gère 30 structures à travers la province. « Le principe, c’est de travailler la motivation au changement et d’induire ce changement, en considérant que la violence est un problème de comportement : on parle de psycho-éducation. Il ne s’agit pas de victimiser, mais de responsabiliser », explique-t-elle. 40 % des hommes suivis y viennent volontairement, 60 % sous contrainte judiciaire. (...)
« En grande majorité, ce sont des primodélinquants, traumatisés d’avoir passé la nuit en prison et d’avoir été condamnés à une thérapie. C’est cette clientèle qui est la plus intéressante en termes de résultats », dit-elle. « Dans les années 1990, des études ont prouvé que pour plus de 90 % des hommes passés par nos structures, la violence avait diminué en fréquence et en gravité, mais montraient que beaucoup perdaient les acquis dans le temps, ce qui nous a poussés à mettre en place un suivi », poursuit-elle.
Contrairement à la France, le réseau est financé par le ministère de la santé et les services sociaux. Le secrétariat à la condition féminine participe dans une moindre mesure, au titre de la lutte contre les féminicides et de la sensibilisation à l’égalité. Tous les ateliers sont animés par un binôme homme-femme de psychologues, criminologues, addictologues, travailleurs sociaux ou encore sexologues, « pour incarner l’égalité de genre ».
Baisse de la récidive
Le réseau a aussi élaboré une « grille d’appréciation du risque d’homicide conjugal », utilisée par la police, et forme les agent·es de probation. Son travail est grandement aidé par la recherche scientifique sur le sujet.
C’est d’ailleurs un chercheur québécois en pointe sur le sujet, Jean-Martin Deslauriers, qui est intervenu en octobre dans un colloque organisé à Tours par la coordination des Centres de prise en charge des auteurs de violences (CPCA) (...)
L’impact positif du suivi des auteurs a été scrupuleusement documenté en Belgique, qui fait figure de pionnière en Europe, sur un modèle largement inspiré de celui du Québec. (...)
« le taux de récidive [à deux ans – ndlr] est d’autant plus élevé que le type de réponse judiciaire est lourd et contraignant » : 36 % dans le cas des auteurs condamnés à une médiation pénale, 44 % pour ceux qui ont été visés par un mandat d’arrêt, 53 % pour ceux qui ont été condamnés. Pour ceux qui ont été accompagnés par Praxis, le taux descend à 21 %.
« La magistrature semble dans l’ensemble très réceptive aux résultats de la recherche », constate la chercheuse, dont la principale étude sur le sujet avait été commandée par les procureurs généraux.
En Wallonie, l’association Praxis, qui y gère les structures d’accompagnement des auteurs de violences, s’est positionnée sur ce créneau depuis 1995. (...)
Les synergies sont telles que, depuis 2014, Praxis et les refuges pour femmes gèrent ensemble la ligne d’écoute nationale pour les violences conjugales.
En France, nous n’en sommes vraisemblablement pas encore là.