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Non-Fiction
Penser la langue pour ranimer le politique
Article mis en ligne le 23 octobre 2016
dernière modification le 20 octobre 2016

Quand les travailleurs ont perdu la lutte des classes, il ne reste plus qu’à observer la défaite dans le langage.

(...) Selon Virno, la seule expérience italienne du siècle dernier qui ait vraiment une unité et qui mériterait d’être mieux connue est l’opéraïsme : « Cette forme de marxisme hétérodoxe et anticonformiste, qui dure depuis le début des années soixante, a eu le mérite de comprendre avec une grande justesse d’analyse la transformation radicale des processus productifs, des formes de vie et des subjectivités qui a eu lieu à partir des années quatre-vingt et jusqu’à aujourd’hui »

C’est donc à partir de l’expérience politique des années 1960-1980 en Italie qu’il faut lire l’oeuvre de Virno (...)

Ce que met en avant le recueil d’articles publié sous le titre de L’usage de la vie, c’est la convergence et la rencontre de ces trois traits saillants – l’expérience politique des années 1970, l’analyse critique du langage et la volonté de délimiter la possibilité et les conditions de l’action politique. Ils sont les trois branches qui constituent le faisceau que l’on tient en main lors de la lecture de l’ouvrage, et ils apportent chacun leur éclairage sur la question qui se trouve en son centre : le changement de paradigme économique, social et politique qui a lieu à la fin des années 1970 et qui coincide avec la défaite du mouvement ouvrier ; c’est-à-dire le passage d’une société fordiste à une société « post-fordiste ». (...)

À la fin de la lecture, on se retrouve ainsi armés d’une panoplie de concepts constituant un vocabulaire critique de la nouvelle société « post-fordiste » : « sortie de la société de travail » , « general intellect », « multitude », « opportunisme », « cynisme », « exode »... S’il permettent de dépeindre un état de la société, ces concepts sont aussi censés indiquer des points de fuite, pour esquisser une possible voie de sortie. (...)

Une contre-révolution silencieuse

La question qui traverse chacune de ces réfexions est celle de définir le bouleversement survenu à la fin des années 1970, déterminant d’autres formes d’expérience. Ce qui a eu lieu à ce moment là constitue selon Virno une réelle « contre-révolution », en réaction à la « révolution échouée » du mouvement ouvrier. Face à la société « post-fordiste » qui en est le produit, il faut repenser les catégories de l’analyse marxienne classique, et penser à nouveaux frais le conflit entre les classes. La caractéristique peut-être la plus importante du « post-fordisme », écrit Virno, est l’indistiction de plus en plus étendue entre « infrastructure » et « superstructure ». En d’autres termes, il est devenu difficile de séparer la production de la richesse du domaine relatif à la culture, au langage, et il serait dès lors alors absurde de les distinguer à tout prix et artificiellement dans la théorie. (...)

Dans le premier article , qui est aussi le plus récent, Virno accomplit ainsi la prouesse de rassembler dans une même direction des analyses grammaticales, le concept de « souci de soi » élaboré par Foucault, les conseils impartis aux acteurs par les metteurs en scène Brecht et Stanislavski, les études anthropologiques de Plessner, et la théorie des « jeux de langage » de Wittgenstein, afin de déterminer la « forme de vie » typique de l’état actuel du capitalisme. Ce qui est ainsi mis en évidence de manière très riche et raffinée, c’est que dans le post-fordisme toutes les capacités mentales et physiques sont désormais destinées à la production.

Toutes les formes de socialisation et de « souci de soi » qui ont lieu hors du travail, ne constituent en réalité qu’un entraînement, un perfectionnement des aptitudes qui seront mobilisées pour la productivité, conformément à la devise de la post-modernité selon laquelle chacun est « entrepreneur de soi-même ». La limite entre travail et non-travail devient ainsi particulièrement floue, et la « sortie de la société du travail » réalise l’exact contraire de ce qui avait été le rêve communiste – car finalement, sortir du travail, cela signifie seulement que l’on n’arrête jamais de travailler. Toutes nos façons de nous comporter et de communiquer, toutes les manière de nous relier au monde et aux autres assimilées hors du cadre du travail constituent désormais la nouvelle « force-travail » dont dépend la production. (...)