Je m’énerve depuis quelques jours sur cette affaire de burkini, et en particulier sur les discours produits à partir de l’événement, qui, et c’est habituel dans ce genre de polémique, ne donnent jamais la parole aux premières concernées. On entend en effet beaucoup les discours interdictifs des maires et des ministres, les doctes et parfois idiotes analyses des philosophes médiatiques ou les non moins doctes et assez péremptoires commentaires tous azimuts de celleux qui parlent de leurs propres pratiques corporelles de plage sans prendre en compte ce que disent et pensent les femmes qui choisissent (enfin, ne peuvent plus choisir) de se baigner en burkini. Curieusement en effet, la défense du choix du burkini se mue parfois en défense de la nudité (une sorte de nouvelle religion mono- ou bikiniste ou nudiste), par une torsion paralogique dont les ressorts m’échappent un peu mais que Françoise Vergès saisit très bien (lien Facebook) (...)
il y a quand même un point qui empêche la comparaison (celle que Raphaël Enthoven déploie avec tant d’assurance), c’est le trait religieux, ou, au moins, éthique, dont n’est pas investi le port du X-kini ou le nudisme. Quelques rares voix s’élèvent cependant (toujours largement masculines et blanches, malheureusement) qui accordent une véritable place de sujet aux concernées, dans une marginalité qui me stupéfie cependant ; l’intégrisme laïc est bien la norme en France, comme le prouve si bien Jean-François Bayart dans son magnifique texte d’hier, mais je ne m’y fais pas. La sagesse populaire de Jean Baubérot déclarant tranquillement dans une interview à Libération que pour lui, « l’habit ne fait pas le moine », me semble aussi juste que plaisante, et il est un des rares à rappeler que le débat appartient d’abord aux concerné.e.s : « c’est au sein d’elles-mêmes que les communautés religieuses doivent décider de leurs manières de s’habiller ». Encore une fois, il me semble important d’entendre les voix derrière le voile, telles qu’elles ont été recueillies par Faïza Zerouala par exemple, mais encore faut-il les écouter…
En tout cas, du côté de la linguistique, cette confiscation de la parole et de la subjectivité des concernées me semble un phénomène énonciatif suffisamment récurrent et stabilisé pour qu’on en fasse un objet pour l’analyse du discours. (...)