Plusieurs sites d’extrême droite ont relayé une vidéo dans laquelle des migrants jettent de la nourriture dans un camp grec, comparant cette attitude à celle de "milliers" de Grecs qui n’auraient "pas un bout de pain". L’événement est avéré, et s’est produit dans le camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos. Il est toutefois rarissime, et s’est produit dans un camp surpeuplé dont le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU vient de dénoncer les "conditions abjectes".
Le titre de cette vidéo est "la souffrance des réfugiés en Grèce", et accompagnée de cette légende en arabe : "L’obligation de manger de la mauvaise nourriture malgré toutes les demandes et manifestations pour demander l’amélioration de la situation générale et en particulier obtenir la nourriture souhaitée. Cet endroit est à l’intérieur du camp Moria sur l’île de Lesbos".
Dans une scène confuse, un homme ramasse une barquette de nourriture parmi un tas de barquettes au sol et en montre le contenu à une caméra. "Apporte une boîte ! Apporte une boîte ! Regarde, ils disent que c’est du poulet, mais ça même un animal ne le mangerait pas", dit l’homme dans un arabe dialectal avec un accent qui l’identifie comme provenant de l’Est de la Syrie ou d’Irak. Il jette ensuite à nouveau cette barquette parmi le tas de nourriture. "C’est ça, la situation du camp de Moria" ajoute-t-il. Un homme semblant appartenir aux autorités grecques se trouve au second plan, tandis que des personnes sont en arrière-plan, devant et derrière des grilles.
Publiée en grec le 6 août 2018 par le compte @stavroforos_, qui twette régulièrement des messages hostiles aux migrants, la vidéo est vue depuis 3.000 fois.
Le message change aussitôt : "Les protégés bien nourris des soutiens financés (ndlr : les ONG) à Moria jettent pour manifester la nourriture fournie par les contribuables grecs. Les entreprises qui ont pris en charge de nourrir les illégaux sur Lesbos, Chios, Samos, Kos et Léros (ndlr : des îles grecques) à travers les contrats du ministère de la Défense ont empoché 27 millions (ndlr : d’euros) depuis le début de 2016". (...)
L’info parvient jusqu’au site d’extrême droite français Riposte Laïque le 1er octobre.
L’AFP a pu confirmer avec diverses sources que la scène s’est produite dans le camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos.
Nous avons contacté des réfugiés ayant vécu ces derniers mois dans le camp de Moria. Aucun n’a pu mettre en contact l’AFP avec l’auteur original de la vidéo. Mais ils confirment tous que la scène s’est bien déroulée à Moria.
Pour ces personnes, cet acte isolé s’explique par la mauvaise qualité de la nourriture distribuée mais aussi et surtout par l’interminable attente nécessaire dans ce camp pour obtenir de la nourriture, souvent plusieurs heures. (...)
Les conditions de ce camp, où vivent 8.000 réfugiés et migrants pour 3.000 places, ont d’ailleurs été évoquées plusieurs fois par l’AFP, comme dans ce reportage diffusé le 27 septembre 2018.
Contacté via Facebook, Malik* (*les prénoms ont été changés), un réfugié syrien qui dit habiter dans le camp, confirme que la vidéo est "correcte" et reflète la "réalité du camp de Moria".
Sam*, un autre réfugié, explique que "oui, les gens jettent la nourriture la plupart du temps".
Assaf Hanan, qui a tenu à s’exprimer avec son vrai nom, explique elle que "la nourriture est très mauvaise et nous devons attendre des heures dans la ligne de distribution de nourriture, c’est trois heures pour l’obtenir."
A l’AFP, elle a transmis plusieurs photos . "Mon mari les a prises pour montrer à l’Europe nos souffrances si nous parvenons à sortir de Grèce un jour". (...)
La correspondante de l’AFP à Lesbos, Anthi Pazianou, s’est rendue sur place à plusieurs reprises. D’après elle, les critiques se sont focalisées récemment sur la longueur des files d’attente plutôt que sur la qualité de la nourriture.
Sylvi, une réfugiée de 24 ans originaire du Congo et vivant dans l’aile réservée aux femmes, lui a confié qu’elle espère être transférée en Grèce continentale : "La nourriture est mauvaise, nous ne pouvons pas attendre autant d’heures dans la queue, donc nous cuisinons pour nous-mêmes".
Mathan Bati, 27 ans, originaire du Sénégal et placé dans la partie du camp dédiée aux personnes venant d’Afrique, a lui aussi expliqué à Anthi Pazianou que "vous devez faire la queue des heures avant qu’ils ne commencent à distribuer de la nourriture. Le riz est parfois comme de la pierre et le poulet n’est pas cuit, il y a encore du sang".
Directrice du bureau de l’AFP en Grèce, Odile Duperry s’est elle aussi rendue dans le camp informel extérieur à celui de Moria le 25 septembre. "Plusieurs migrants se sont plaints auprès de moi d’une nourriture très pauvre (du riz avec du poulet mal cuit et de mauvaise qualité) et surtout des heures et des heures de queue", raconte-t-elle.
Les critiques n’ont en outre pas seulement été formulées par les personnes vivant dans ce camp, mais par plusieurs organisations internationales.
Irini Gaitanou, responsable des campagnes de la section grecque d’Amnesty International, a expliqué à l’AFP pendant sa visite du camp de Moria que "plus de 8.500 réfugiés vivant dans le camp doivent faire la queue pour tout : nourriture, toilettes, douches, docteurs. Plusieurs demandeurs d’asiles nous ont dit qu’ils devaient faire la queue parfois 12 heures pour obtenir de la nourriture". (...)
le HCR qualifie spécifiquement le camp de Moria de "poudrière". (...) Le HCR évoque aussi un autre camp dans un communiqué, celui de Vathi situé sur l’île de Samos où "la situation empire" : conçu pour accueillir 650 personnes, le camp et ses alentours en reçoivent actuellement 4.000.
Outre l’absence d’électricité et d’eau courante, il y a dans cette zones des serpents et des rats attirés par les ordures non ramassées, poursuit le HCR.
Dans le camp, "de nombreuses toilettes et douches sont cassées et les eaux usées se déversent près des tentes", décrit aussi le HCR. Les réfugiés les plus vulnérables, dont près de 200 mineurs non accompagnés, une soixantaine de femmes enceintes et des personnes handicapées ou victimes de violence sexuelle sont laissés pendant des mois dans ces conditions déplorables, tous les hébergements alternatifs sur l’île étant occupés.