Notre perception de l’esthétique et de la beauté relève de lourdes pesanteurs sociales et historiques.
En 2014, le sujet des cheveux d’Audrey Pulvar avait enflammé les réseaux sociaux : elle s’était présentée publiquement sans les avoir lissés. Quatre ans plus tard, alors qu’elle participe au LH Forum 2018, colloque sur l’économie positive organisé les 28 et 29 septembre derniers au Havre, la journaliste se fait interpeller sur Twitter. La ou le propriétaire du compte « French WHITE TV » (@FrenchNewstv, suspendu depuis) s’en prend aux tresses d’Audrey Pulvar, qui a plus habitué son public au cheveu brushé.
Réponse très juste de l’intéressée, le dimanche 7 octobre, avec des photos d’elle sur Twitter, portant des coiffures variées qu’elle est parfaitement libre d’adopter.
On a le droit, en tant que noir.e de changer de coiffure, quand on veut ?🤔 Les Go et les gars, postez vos photos et montrez aux idiots étroits d’esprit que noir.e ne signifie pas uniformité de couleur, de choix, d’esthétique.... Apparemment certain.e.s l’ignorent encore ! #2018 pic.twitter.com/Xn425LlNar
— Audrey PULVAR (@AudreyPulvar) 7 octobre 2018
Un débat qui pourrait sembler superficiel, mais qui montre combien notre perception de l’esthétique et de la beauté relève de lourdes pesanteurs sociales et historiques.
La brutale rencontre des esclavagistes européens et des Africains bientôt déportés a construit un rapport de force dont les conséquences sont toujours visibles aujourd’hui. J’évoque ici l’esclavage transatlantique. Contrairement à celui qui avait déjà cours sur le continent africain, il théorise les rapports raciaux et essentialise les divers groupes ethniques africains comme étant « les Noirs ». Ce rapport de domination des désormais « Blancs » sur les « Noirs » s’est inscrit jusque dans la valorisation des traits corporels caractéristiques d’un groupe par rapport à l’autre. Ainsi, les traits physiques des colons « civilisés » ont été associés au raffinement et à la beauté tandis que ceux des esclaves et des colonisés « sauvages » sont devenus ceux de la laideur, sertie d’une connotation démoniaque.
Parmi ces traits, le cheveu. (...)
Comme l’explique la sociologue Juliette Sméralda, autrice des ouvrages francophones de référence sur les cheveux crépus, l’esclavage a bouleversé le rapport des Noires et des Noirs à leurs cheveux à tout jamais. D’une part parce que les esclaves intériorisaient la conception péjorative que les esclavagistes avaient de leurs corps, et rejetaient peu à peu la nature même de leurs cheveux. De l’autre parce que la rupture avec le continent africain a produit une fracture à la fois temporelle, matérielle et mémorielle. (...)
les Noirs qui luttaient pour leurs droits civiques ont investi le champ esthétique pour clamer leur égalité. Égaux en droits et égaux en beauté : « Black is beautiful ! ». La fierté était désormais de mise. Dans une société dominée par les canons de la beauté blanche, il devint impératif pour les Afro-Américains d’affirmer leurs corps et de créer leurs propres canons pour forger une esthétique nouvelle. C’est le retournement du stigmate avec la naissance de la coiffure dite « afro ». L’image du visage de la militante américaine Angela Davis orné d’une splendide coiffure afro, fit alors le tour du monde et bouleversa les codes visuels entremêlant esthétique et politique. (...)
La pratique s’est éteinte dans les années 1980, qui ont vu l’amplification de la démocratisation des produits défrisant et des extensions capillaires permettant d’opter pour les cheveux lisses. Toutefois, dans des pays comme la France, l’importance de l’immigration africaine non descendante de l’esclavage a maintenu une très forte présence de la pratique des tresses traditionnelles (avec des cheveux naturels) ou modernisées, jouant avec des extensions lisses.
Les dreadlocks, nées dans le rastafarisme de la Jamaïque et popularisées par Bob Marley dans les années 1970, ont répandu aussi durablement leur esthétique auprès des diasporas afro du monde.
Au début des années 2000, les États-Unis puis la France ont vu l’apparition du mouvement « nappy » (contraction de natural et happy). Chez nous, il a connu un véritable succès sur internet sous l’impulsion de blogueuses telles que Fatou N’Diaye. Par ailleurs, depuis 2005, année de la création du salon historique Boucles d’Ébène, plusieurs salons consacrés aux cheveux naturels ont vu le jour en France. Ces salons dont le succès ne se dément pas année après année réunissent un vaste public autour de plusieurs stands, ateliers et conférences animées par des blogueuses, YouTubeuses ou coiffeurs et coiffeuses de renom. La Natural Hair Academy est aujourd’hui l’événement le plus populaire d’entre eux.
Le mouvement nappy a fait migrer le sujet du cheveu crépu de la revendication politique au bien-être, question dans l’air du temps qui fait écho au mouvement bio. C’est sans aucun doute moins offensif et plus acceptable au regard des codes du marché capitaliste, et permet à un plus large public de s’identifier. (...)
Pour les femmes et les hommes non-blancs dont les traits –peau sombre, cheveux frisés, yeux bridés, etc.– sont exclus de ce que l’on conçoit comme beau, la conquête de la beauté revêt un sens éminemment politique. Il s’agit non seulement d’être pris en compte dans notre société, mais aussi de voir ses caractéristiques respectées et valorisées. Le psychiatre et philosophe Frantz Fanon évoquait en 1952 la nécessité pour le colonisé de se débarrasser de « l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale ». Cela implique de pouvoir opérer un choix capillaire libéré des diktats. Faire son choix, quel qu’il soit, en conscience et sans hiérarchiser la valeur esthétique d’une texture capillaire par rapport à une autre, reste la clé de l’émancipation. (...)
Chacun et chacune doit rester libre de porter ses cheveux naturels, défrisés ou masqués derrière des extensions : il n’est pas ici question de stigmatiser telle ou telle pratique. J’admire à titre personnel l’imagination dont les femmes noires font preuve depuis des siècles. L’enjeu est de déconstruire des siècles de stigmatisation du cheveu texturé afro et de construire une société qui permette à ce cheveu crépu d’être élevé au rang d’option esthétique valide parmi les autres.