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#MeToo : le retour de bâton médiatique… dans les pages de L’Obs
Thomas Messias est prof de maths, journaliste freelance et triple père de famille.
Article mis en ligne le 8 août 2018
dernière modification le 7 août 2018

Un dossier spécial du dernier numéro de L’Obs interroge la condition des hommes après la libération partielle de la parole des femmes. Au lieu de s’inquiéter de leur bien-être, il aurait fallu se demander pourquoi ils n’avaient pas avancé d’un pouce.

Dans le pavé Backlash, essai qui lui a valu le Prix Pulitzer en 1991, la journaliste américaine Susan Faludi démontrait que chaque avancée féministe, même minime, est immanquablement suivie d’un retour de bâton. À travers une succession d’enquêtes poussées et d’exemples détaillés, elle met en garde contre les petites victoires et la possible euphorie qui peut les accompagner. Parce qu’il y aura toujours un homme, un groupe d’hommes ou un système tout entier pour venir vous planter un coup de poignard dans le dos.

Pourtant, au lieu de s’interroger sur le réel apport du mouvement et sur l’éventuel revers de médaille auquel les femmes allaient bientôt devoir faire face, de nombreux éditorialistes et journalistes ont préféré se poser d’autres questions. Il s’agissait de se demander si les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc ne contribuaient pas à encourager la délation, comme s’en offusquait Raphaël Enthoven, chroniqueur au sein de feu la matinale de Patrick Cohen sur Europe 1.

Dans l’émission « C à vous » sur France 5, le même Patrick Cohen finissait par évoquer la « détresse » d’un homme accusé de harcèlement sur Twitter, ceci semblant le perturber bien davantage que la détresse de ces femmes, si nombreuses, qui sont victimes des hommes chaque jour. (...)

Je n’ai pas la force de commenter la une de Causeur, revue qui, en s’enorgueillissant de traiter l’actu à contre-courant, ne fait qu’aligner les postures aberrantes et les provocations fielleuses. Pour ne pas dire dangereuses. (...)

En couverture de son numéro 2804, paru le jeudi 2 août, l’Obs annonce un dossier sur le thème « Être un homme (après #MeToo) ». Et après tout, pourquoi pas. Car au fond, le but de #MeToo et de #BalanceTonPorc était non seulement d’encourager les langues à se délier, mais aussi, par ricochet, d’envoyer au moins deux messages aux hommes : 1) vos comportements de merde, c’est terminé ; 2) le simple fait de cautionner le comportement de merde de vos congénères est un comportement de merde.(...)

#MeToo et #BalanceTonPorc étaient justement là pour les aider à ouvrir enfin grand les yeux sur ce problème dont ils sont la cause. (...)

Dix mois après, il est temps de faire le bilan, non ? Le dossier de L’Obs est parfaitement représentatif de l’avancée (ou de la non-avancée) des opérations. Quatre pages de reportage sur un camp proposant aux hommes d’« explorer leur masculinité », durant un stage de deux jours (dont, au passage, la non-mixité ne dérange personne alors qu’elle crée la polémique ailleurs), c’est très bien, parce que la pensée masculiniste doit être combattue.

Mais quel est l’effet de ce reportage au sein d’un tel dossier ? Détourner une nouvelle fois les yeux des problèmes du quotidien. (...)

L’article n’a à peu près aucune chance de faire souffler un vent de féminisme sur des parents qui n’avaient pas encore pensé à l’intégrer à l’éducation de leurs enfants ; en revanche, il peut faire peur. C’est ça, être un homme après #MeToo ? C’est ne plus être genré au masculin et devoir porter des robes pour montrer qu’on rejette sa virilité ? Ces pistes-là ne sont pas inintéressantes pour qui souhaite les explorer individuellement, mais elles sont désespérément hors sujet dans le débat actuel. Dans un premier temps, il semble plus important d’enseigner aux petits garçons les bases du consentement, de leur expliquer qu’ils ont le droit de pleurer ou d’avoir peur, de leur montrer des exemples d’hommes qui refusent d’être des monstres de masculinité mais sont pourtant très épanouis.

L’Obs aurait dû consacrer une bien plus grande partie de son dossier à l’éducation. Déjà parce que cela aurait empêché les raccourcis maladroits. Ensuite parce que c’est réellement la clé de la masculinité d’après #MeToo. Je crois que les dix mois qui viennent de s’écouler l’ont prouvé : les hommes adultes ne changeront pas. Ou si peu. Combien d’entre eux ont réellement amorcé un questionnement sur leur masculinité ? Combien ont fait concrètement évoluer leur mode de vie, leur façon de se comporter au quotidien, leur discours face à leurs pairs ? (...)

À la suite de la publication de l’hebdomadaire, un hashtag #FemmeAprèsMeToo a été lancé par des utilisatrices de Twitter pour montrer que les choses n’avaient pas changé tant que ça, et en fait qu’elles n’avaient pas changé du tout. On assiste actuellement à une recrudescence des « on ne peut plus rien dire » et des « on ne peut plus draguer ». Si #MeToo a peut-être empêché quelques mains aux fesses et autres agressions sexuelles, le discours reste particulièrement nauséabond (...)

Le sentiment d’impunité en bandoulière, ils promènent leur rire gras en n’étant jamais loin de se victimiser, parce qu’on est en train de les priver de leur « liberté d’importuner ». Un si bel acquis auquel ils étaient tellement habitués. Ces hommes-là sont irrécupérables. Et ils sont nombreux. S’il faut continuer à tenter de les combattre au quotidien, il faut aussi accentuer les efforts à porter vers l’avenir.

La clé, ce sont effectivement nos fils, nos neveux, nos collégiens, nos lycéens. Il ne faut rien laisser passer sur ce terrain. Il faut sensibiliser, et il faut savoir sanctionner. Créer du dialogue. Ne pas dresser des murailles entre les garçons et les filles. Permettre à tout le monde se parler dans de bonnes conditions, d’exprimer son ressenti. L’objectif étant que les petits garçons d’aujourd’hui empruntent la bonne bifurcation afin de ne jamais devenir des prédateurs, de joyeux complices, ou même de médiocres chantres du « c’était mieux avant ».(...)

« La misère sexuelle n’existe pas, c’est la nostalgie de la domination sur les corps féminins ». (...)

Le monde d’après #MeToo a besoin d’hommes qui se remettent en question, en privé mais aussi publiquement, afin d’enjoindre d’autres hommes à le faire à leur tour. Être un homme après #MeToo, ce n’est pas regarder ses chaussures en se disant qu’on n’a plus sa place.

L’Obs reprend les propos de l’écrivaine Nancy Huston, autrice de ces mots pour Le Figaro : « On demande l’impossible aux hommes. On leur demande d’être forts et faibles, durs et attentionnés, puissants et sans pitié dans le monde du travail, et doux comme des agneaux à la maison ». L’un des principaux combats que devraient mener les hommes d’après #MeToo, c’est justement de montrer à quel point madame Huston se fiche le doigt dans l’œil. (...)