Mis en cause par plusieurs femmes, Stéphane Marsan est remplacé à la tête de la maison d’édition, spécialisée dans la fantasy. Le résultat d’un mouvement des salarié·e·s, mais aussi de plusieurs autrices qui ont bousculé le milieu.
L’annonce est tombée vendredi 2 juillet, en fin de journée, dans les boîtes mails des salarié·e·s de Bragelonne, avant d’être officialisée mardi par le biais d’un communiqué (lire notre Boîte noire). Le groupe d’édition, spécialisé dans les littératures de l’imaginaire, réalise un changement complet de direction, en nommant Bernard Chaussegros à la présidence et Claire Renault Deslandes à la direction de la publication. Deux postes jusqu’alors occupés par un seul et même homme, dont le nom n’est pas cité dans le courriel, mais auquel tous ses destinataires ont pensé : Stéphane Marsan.
Depuis la parution de notre enquête #MeToo sur le cofondateur de Bragelonne, suivie de son droit de réponse dans lequel il nie les faits, plus rien ne fuitait de la maison d’édition. Dès le 30 avril, lors d’une réunion extraordinaire du comité social et économique (CSE), dont Mediapart a consulté le procès-verbal, le principal intéressé avait d’ailleurs insisté « sur l’importance de garder le silence après avoir exercé son droit de réponse ». Mais en interne, rien n’a été tu. Et les choses n’ont jamais cessé de bouger.
Lors de ce premier échange, provoqué par les représentant·e·s des salarié·e·s, ces derniers et dernières avaient notamment « fait état du désarroi profond du personnel de Bragelonne », regrettant « la stratégie de silence choisie par le président de l’entreprise ». « Le CSE souligne le malaise vécu par certains salariés en contact direct avec les intervenants extérieurs (pages des réseaux sociaux, contacts avec les auteurs, correcteurs, traducteurs, libraires, imprimeurs…) et mentionne que le mal-être se cristallise et risque d’avoir des conséquences », peut-on lire dans le document. (...)
Dans la foulée, les élus du personnel soumettaient au vote une résolution visant à manifester leur soutien « aux victimes d’agissements sexistes, de harcèlement moral et/ou sexuel ». Et d’affirmer « leur attachement au respect des droits des femmes et des hommes, et à leur droit à travailler dans un cadre serein et respectueux ». « Nous tenons à établir une nette distinction entre notre entreprise et les personnes qui la composent, et ne souscrivons pas à l’idée sous-jacente selon laquelle les allégations faites à l’encontre de Stéphane Marsan seraient dirigées contre l’entreprise dans son ensemble », souligne la résolution.
Celle-ci a été adoptée à 73,3 % des suffrages exprimés. Elle dit à elle seule le sentiment de « profonde détresse » par lequel est passée la petite équipe de Bragelonne après avoir découvert les témoignages d’une vingtaine de femmes accusant leur patron de remarques et gestes inappropriés, à caractère sexuel, dans un cadre professionnel. Elle dit surtout à quel point cette petite équipe ne s’est pas satisfaite du droit de réponse produit par Stéphane Marsan et ses avocats, ni de la « stratégie » qu’ils ont mise en place, avec les conseils de Bernard Chaussegros, qui le remplace aujourd’hui à la présidence de la société.
D’abord, le silence. Ensuite, la riposte. Le 4 mai, quand les salarié·e·s de la maison d’édition ont enfin reçu, plus de dix jours après la publication de notre enquête, les « éléments de langage » – selon l’expression utilisée en objet du courriel adressé par la directrice de communication –, voici l’un des arguments qu’on leur proposait de répéter : « Cet article de Mediapart est une tentative de déstabilisation de Bragelonne, à travers la figure publique que Stéphane Marsan représente en tant que président et éditeur historique de la maison, dont la réussite spectaculaire et durable a pu agacer. »
Un peu plus tôt dans la journée, le patron de la maison d’édition s’adressait directement à l’équipe, mélangeant lui aussi son cas personnel et celui de l’entreprise. (...)
Sur les réseaux sociaux, certain·e·s internautes, parmi lesquel·le·s des témoins de notre enquête, n’ont cessé d’interpeller les dirigeants de la maison d’édition, le Syndicat national de l’édition (SNE) ou encore Hachette, actionnaire de Bragelonne à hauteur de 43,6 %. Le 25 mai, huit autrices rendaient ainsi public un courrier dans lequel elles « rappelaient la société à ses obligations ».
Jugeant « très choquant » le droit de réponse de l’intéressé « dans sa violence à l’encontre des témoins », elles regrettaient « l’absence de positionnement clair exprimé par la société Bragelonne, ainsi que par ses actionnaires, suite à ces faits ». (...)
Aucune information ne filtrant des murs de la maison d’édition, les signataires de cette lettre ouverte ne savaient pas qu’au même moment, en interne, les délégué·e·s du personnel obtenaient le recours à un cabinet d’audit agréé et spécialisé dans les risques psychosociaux. (...)
Quelques jours plus tôt, le groupe Bragelonne publiait une annonce pour recruter un community manager. Un poste à pourvoir « dès que possible », après la démission de l’homme qui l’occupait depuis deux ans, parti pour marquer son désaccord avec la façon dont les choses étaient gérées depuis la parution de notre enquête. Dans leur courrier, les huit autrices avaient elles aussi expliqué qu’elles pourraient quitter la maison d’édition, résilier leur contrat en cours et reprendre ainsi leurs droits, si jamais la société continuait à se murer dans le silence. Parmi elles, une femme dont le premier roman devait paraître à la rentrée. (...)
Loin de s’essouffler, le mouvement s’est traduit par une pétition dans Libération, une vidéo virale et des prises de position publiques émanant de figures des littératures de l’imaginaire (...)
S’y sont ajoutées les interpellations sur les réseaux sociaux, que Bragelonne, à la demande de Stéphane Marsan, a d’abord choisi de supprimer ou de masquer.
Le sujet a pris une nouvelle ampleur quand Livres Hebdo a lancé, fin mai, une consultation destinée à mesurer l’étendue des violences sexistes et sexuelles dans le milieu de l’édition. Les résultats publiés le 1er juillet sont sans appel : 84 % des répondant·e·s – 1 221 en une semaine – affirment avoir déjà été témoins d’au moins un acte sexiste au cours de leur carrière, de remarques déplacées (76 %), d’une discrimination sexiste (57 %) ou de gestes déplacés (51 %). Des chiffres qui laissent penser que d’autres maisons, parmi les plus prestigieuses, pourraient être secouées par #MeToo.