Philosophe et féministe, Elsa Dorlin est professeure de philosophie politique et sociale au département de science politique de l’université de Paris-VIII. (...)
Comment définiriez-vous le féminisme ?
Elsa Dorlin. C’est un mouvement politique et intellectuel bien antérieur au mot lui-même. Il mérite que l’on en restitue la complexité, l’historicité – les temporalités qui le traversent, les courants intellectuels qui le composent et les agendas militants qui peuvent l’animer. Trois éléments à mon sens peuvent toutefois le caractériser. Premièrement, la tradition intellectuelle et politique du féminisme a toujours questionné la distinction habituelle entre le théorique et le pratique, en considérant que la pratique est riche de pensées. À l’inverse, la réflexion est une pratique en soi. Le féminisme s’inscrit deuxièmement dans une tradition de luttes, avec en ligne de mire le renversement de l’ordre établi. Historiquement, les féministes ont été considérées comme révolutionnaires (mais aussi parfois contre-révolutionnaires à certaines époques). Le féminisme questionne enfin la distinction entre le personnel et le politique. Avant-gardiste, ce mouvement analyse la domination non pas comme relevant du vécu individuel ou d’une faille psychologique, mais toujours comme un rapport matériel qui a des intérêts économiques et des effets symboliques et idéologiques sur toute la société. Le féminisme est un mouvement incarné – il ne se vit pas à l’abri du tumulte de l’histoire sociale mais il bouleverse aussi la vie dans ce qu’elle a de plus prosaïque : le corps est politique, l’amour, la sexualité est politique, nettoyer la table et ramasser les chaussettes sales est politique ! (...)
La théorie du genre est-elle récente en France ?
Elsa Dorlin. La « théorie du genre » n’existe pas. Cette expression a été inventée de toutes pièces par les détracteurs des études de genre. À l’origine, le terme « genre » est élaboré par la médecine ; il a ensuite été réapproprié et redéfini par la sociologie anglaise des années 1970 pour désigner la construction sociale du masculin et du féminin. C’est bien cette attention portée à l’histoire des normes, des valeurs, des identités, des incitations-injonctions et des interdits qui nous produisent comme des sujets sociaux « hommes » ou « femmes » – via l’éducation, la socialisation, mais aussi les représentations sociales communément partagées –, qui marque la naissance des recherches sur le genre. Les études de genre ou sur le genre existent en Amérique du Nord et du Sud, comme en Europe ou en Asie depuis près de quarante ans. C’est un champ très institutionnalisé en Europe : en France, en Hollande, en Allemagne, en Suède, en Italie… Les études de genre ne sont donc pas une importation « étrangère », une « mode » ou le signe avant-coureur de la fin du monde. Les récentes polémiques sur l’introduction de la théorie du genre dans les manuels de sciences de la vie et de la terre (SVT) ou encore la création par la droite ultra-conservatrice de l’Observatoire de la théorie du genre doivent être analysées comme des manipulations, animées par des lobbys réactionnaires et conservateurs, ceux-là mêmes qui sont à la tête de la protestation contre le « mariage pour tous ». En prétendant que la « théorie du gender » vise à détruire la différence des sexes via une stratégie de prosélytisme en milieu scolaire, il s’agit d’effrayer l’opinion en jouant sur des penchants dangereux : l’homophobie, l’anti-américanisme primaire et surtout l’anti-intellectualisme.