Lassée des commentaires sexistes des rédacteurs en chef pour lesquels cette intellectuelle écrivait, elle a fondé La Citoyenne en 1881.
Elle s’est avancée au pupitre avec cette élégance que tout le monde lui connaît... Dès les premiers mots attribués à son rôle, Carole Thibaut a incarné la colère froide et habitée de celle qui fut, selon la légende, la première à se revendiquer « féministe », Hubertine Auclert.
« Les femmes ont à se défier de ceux qui prônent l’égalité de l’avenir et qui, dans le présent, s’opposent à ce qu’elles apportent leur intelligence, leurs idées, leurs goûts dans l’arrangement de cette société future. Femmes de France, je vous le dis du haut de cette tribune. Ceux qui nient notre égalité, dans le présent, la nieront dans l’avenir. Comptons donc sur nous-mêmes, n’abandonnons pas nos revendications. Nous sommes depuis des siècles trop victimes de la mauvaise foi, pour nous oublier nous-mêmes et croire qu’en travaillant pour le bien-être général, nous aurons notre part du bien général », prononça celle qui s’est aussi battue pour le droit de vote des femmes, au Congrès ouvrier socialiste de Marseille en 1879. (...)
Avant d’être invitée à une table ronde sur les femmes dans la presse, je n’avais que rarement entendu parler d’Hubertine Auclert. Elle restait, dans mon esprit, la théoricienne d’un « féminisme intégral » et une avant-gardiste présentée un peu rapidement comme la cheffe de file des suffragettes françaises. Elle a surtout créé le premier journal d’opinion féministe.
Devenue patronne de presse, probablement parce qu’elle avait fait le même constat que Carole Thibaut plus d’un siècle avant : tant que les femmes laisseront aux hommes la prérogative de raconter le monde, la société restera modelée selon leur vision et leurs intérêts dominants. (...)
Elle a bien tenté d’épouser la vie monacale et fut un temps religieuse. C’est en anticléricale convaincue qu’elle a quitté le couvent, jugée trop indépendante par les nonnes.
La jeune femme se tourne alors vers le journalisme, sous l’influence de Victor Hugo, avec lequel elle entretient une correspondance depuis plusieurs années. C’est par la presse, déjà, que depuis son hameau de province, elle avait entendu parler du combat pour le droit de vote des femmes.
Le grand homme de lettres la fait entrer à la rédaction de L’Avenir des femmes, un journal politique qui paraissait tous les dimanches, dont la direction est assurée par Léon Richer. Elle entame aussi sa carrière militante en rejoignant l’Association pour le droit des femmes –dont la présidence d’honneur revient à Hugo lui-même. Soit deux hommes qui, s’ils sont féministes convaincus, n’en restent pas moins des chefs donnant sa chance à une jeune femme. Le caractère d’Hubertine n’allait pas souffrir longtemps d’écrire à l’ombre de mentors. (...)
La chute du Second Empire et l’arrivée de la IIIe République lui laissent espérer la possibilité d’une refonte du Code Napoléon.
Éducation, égalité de statut dans le mariage et le divorce, indépendance économique, droit de vote et éligibilité sont les points cardinaux de sa pensée. Mais, à chaque fois qu’elle cherche publier une tribune dans un grand journal généraliste, elle essuie le refus de ses confrères.
Pourtant, Hubertine Auclert est déjà une intellectuelle confirmée. Quand un rédacteur en chef lui octroie de relayer un de ses textes, ce dernier est assorti de commentaires méprisants et misogynes.
Elle ne veut pas faire entrer la femme en République : elle demande à ce que la République entre dans le ménage.
C’est le cas en 1877, lorsque Le Gaulois –qui porte bien son nom– diffuse sa lettre ouverte sur le droit de vote intitulée « Les femmes aux électeurs » que le rédacteur en chef rebaptisera « Le manifeste de ces dames », s’adressant « à l’Europe en jupons ». De fait, son obstination à vouloir exprimer le point de vue féministe dans la presse établie énerve tous les journalistes mâles de la place de Paris.
La Citoyenne, bimensuel féministe
Sa grande déception vient du Congrès ouvrier socialiste de 1879 à Marseille où elle tient ce discours fondateur. Elle est la première à lier le progrès de la société et la cause prolétaire à la condition féminine, en tant que luttes consubstantielles. (...)
Par son évocation du partage des tâches, elle anticipait même nos débats les plus contemporains. Ce seul manifeste est un exemple pour tout combat féministe, tant sa portée est universelle. Hubertine insiste : il n’y a pas de petite cause. Évoquer l’égalité dans le foyer ou la féminisation des noms n’est pas plus prosaïque que de réclamer des femmes élues aux plus hautes fonctions.
Malgré sa prestation remarquable et remarquée, le Congrès relèguera les questions féministes au second plan des objectifs programmatiques. C’est alors qu’elle décide de créer son propre journal. La Citoyenne paraît pour la première fois le 13 février 1881, en format bimensuel. Ce sera le point de rendez-vous éditorial de toutes les grandes figures féministes de l’époque, comme Caroline Rémy ou Marie Bashkirtseff. (...)
Faute de fonds, La Citoyenne arrête sa diffusion en 1891. Dans ses colonnes auront été défendues des propositions qui défrisaient les conservateurs de l’époque, comme la possibilité d’un contrat de mariage pour protéger l’autonomie des femmes en cas de divorce.
Émules
Rapidement, d’autres journaux féministes seront créés sur le même modèle, tels que La Femme ou La Fronde, parus tous deux en 1897. On peut parler d’une tradition éditoriale dont seule Causette serait aujourd’hui, peut-être, le dernier représentant.
Hubertine décède en 1914 sans avoir assisté à l’aboutissement de son combat pour le droit de vote, accordé sur le tard aux femmes en 1944. Citoyennes engagées, nous lui devons toutes quelque chose. (...)
Je laisse à Carole Thibaut le soin de conclure : « Le phallocentrisme et la domination masculine sont la honte de tout le milieu intellectuel, artistique et culturel de ce pays. Ils sont la honte de chaque artiste de ce pays et d’ailleurs. De chaque institution qui ne respecte pas une juste redistribution de l’argent public. De chaque directeur de lieu, de galerie, de festival, qui ne fait que représenter et reproduire à l’infini la pensée dominante. »