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Marie-Claude Saliceti
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Affaire Cédric Prizzon : derrière le fait divers, des assassinats masculinistes
#femmes #masculinisme
Article mis en ligne le 15 avril 2026
dernière modification le 11 avril 2026

Derrière les « droits des pères », la domination masculine Les mouvements des « droits des pères » sont les représentants historiques du masculinisme : sous couvert de protester contre les inégalités en matière de garde d’enfants lors d’une séparation, des associations accusent la justice d’être gangrénée par les femmes et les féministes.

(...) Les groupes de pères commencent à manifester devant le tribunal de Rouen en 1973.

Par la suite, une nuée d’associations et quelques collectifs essaiment : le MCMP (Mouvement de la condition masculine paternelle), puis le MCM (Mouvement de la condition masculine) en 1975 ; Les enfants du dimanche en 1981 ; L’enfant et son père, nouveau mouvement de la condition paternelle en 1983. Les années 1990 et 2000 voient naître la célèbre SOS Papa ; mais aussi Père, mère, enfant ; Urgence papa ; L’enfant et son droit ; Justice papa... La liste est longue. La notoriété de ces associations grandit à la faveur des actions d’envergure menées par certaines, comme SOS Papa : en 2013, des membres de l’association se retrouvent sous le feu des projecteurs, parmi lesquels Serge Charnay, qui se perche sur une grue à 40 mètres de hauteur, à Nantes. (...)

« Syndrome d’aliénation parentale » (...)

Sur ce groupe, les pères en colère font également mention incessante du « syndrome d’aliénation parentale », notion non reconnue par la communauté scientifique, qui décrirait le processus par lequel un parent (souvent la mère) manipulerait son enfant pour le détourner de l’autre parent (souvent le père). Ce « syndrome » est largement convoqué par les associations des droits des pères, régulièrement pour nier des violences sexuelles ou intrafamiliales, présentant la mère comme manipulatrice et aliénante. En 2018, une note d’information a été mise en ligne sur le site intranet de la direction des affaires civiles et du sceau du ministère de la Justice pour « informer les magistrats du caractère controversé et non reconnu du syndrome d’aliénation parentale », indique le Sénat. Comme le rappelle la chercheuse et spécialiste du masculinisme Stéphanie Lamy, « l’idéologie promue dans le milieu radical masculiniste des pères enragés n’est pas seulement de la haine des femmes, mais aussi celle de l’autorité de la justice qui contreviendrait selon eux à l’autorité "naturelle" des pères ».

Une rhétorique victimaire comme stratégie

Pourtant, les pères en colère bénéficient d’une forme de sympathie dans les médias. (...)

Cette rhétorique consolide leur position victimaire, alors que la réalité statistique est tout autre : dans 82 % des cas de séparation, il n’y pas de litige concernant le mode de garde. Et si les mères sont plus nombreuses à obtenir la garde, c’est souvent parce que les pères ne la demandent pas. (...)

Le divorce, un « parricide social »

Cette position victimaire, Cédric Prizzon continue de l’adopter, même en détention. (...)

Cinq décennies plus tôt, un ouvrage de référence pour cette sphère masculinste, Le livre noir du divorce, publié en 1973 par l’association Didhem (Défense des intérêts des divorcés hommes et de leurs enfants mineurs), considérait le divorce comme un « parricide social » et une « malédiction jetée par la société démagogiquement féministe ». Si le discours de surface a changé, le fond reste le même.

« Et ils ont gagné. Dans les tribunaux de la famille, quand une mère dévoile des violences conjugales, quand un enfant dévoile des violences sexuelles, incestueuses notamment, ou des maltraitances, la mère est considérée comme malveillante », par les avocats des pères et les groupes de pères, constate Pierre-Guillaume Prigent, docteur en sociologie à l’université de Bretagne occidentale, qui travaille sur ces mouvements. (...)

Lobbying politique

L’affaire Cédric Prizzon n’est pas un simple fait divers. C’est un cas d’école. (...)

D’autant que ces mouvements ne veulent pas se satisfaire de la loi de 2002, et continuent leur lobbying politique. (...)

« Ils alimentent la culture du viol »

Ces associations exercent une certaine influence politique, au prix de l’invisibilisation de leur violence dans le débat médiatique. De Cestas à Cédric Prizzon, le mouvement des pères est peu inquiété au sujet de sa violence. Alors même que ces groupes « défendent et transmettent des analyses, des cadrages masculinistes sur les questions des violences sexistes et sexuelles, faites aux femmes et enfants », explique Edouard Leport. « Ils alimentent la culture du viol, et peuvent aller jusqu’à donner des outils pour échapper à des condamnations », ajoute le sociologue.

À travers leur rhétorique, les pères en colère martèlent que la violence conjugale serait surestimée, qu’elle toucherait autant les hommes que les femmes, et que les hommes seraient notamment principalement victimes de violences psychologiques… Sans parler d’une culture de l’impunité, qui justifie les comportements violents. (...)

Dans leurs recherches, Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur documentent pourtant la banalité des argumentaires masculinistes des droits des pères. « Ce sont des centaines de femmes qui nous ont raconté ça pendant des années : elles n’ont même pas porté plainte, parce qu’elles n’avaient aucun espoir que ça aboutisse. Parce que cinq ou six ans après la séparation, l’ex-conjoint continue de les harceler, d’exercer un contrôle coercitif », rappelle Pierre-Guillaume Prigent. Les chercheurs nuancent : à force de trop se concentrer sur les cas particuliers, comme Cédric Prizzon, on occulte la violence masculine ordinaire. « Une violence plus diffuse, plus difficile à documenter », selon Gwénola Sueur. Et donc plus difficile à détecter, même par la justice.