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Marie-Claude Saliceti
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La revue des medias (INA)
Mouvements masculinistes : « c’est extrêmement violent d’enquêter sur des milieux qui veulent votre mort »
#masculinisme
Article mis en ligne le 15 avril 2026
dernière modification le 8 avril 2026

Immersions, enquêtes, documentaires… Les mouvements masculinistes sont de plus en plus visibles dans l’espace médiatique. Malgré un terrain souvent hostile pour les journalistes.

(...) Fin 2019, Pauline Ferrari publie son premier article sur le lexique de la sphère masculiniste pour le média en ligne Usbek & Rica. Puis un livre, Formés à la haine des femmes (JC Lattès), en 2023. « À ce moment-là, il y avait de plus en plus d’articles à ce sujet », explique la journaliste. L’année suivante marque un point de bascule : « Les médias ont commencé à s’y intéresser davantage lors de la parution du rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes de 2024, où il est écrit que “les réflexes masculinistes persévèrent” », abonde-t-elle.

« Prise de conscience »

Sur les chaînes d’information en continu, le constat est sans appel : le terme « masculinisme » était mentionné seulement dix fois en 2019, contre 99 en 2024 — selon les données accessibles sur data.ina.fr. Pour Stéphanie Lamy, autrice de La terreur masculiniste (Éditions du Détour, 2024), le mot apparaît pourtant dès 2013 dans la presse écrite. (...)

Depuis, les articles, enquêtes et documentaires sur les sphères masculinistes sont de plus en nombreux. Après la réélection de Donald Trump aux États-Unis en 2024, la couverture de ces mouvements devient une priorité pour le New York Times. (...)

En France, « il y a eu une prise de conscience, notamment institutionnelle, que ces mouvements sont une réelle menace, et qu’il y a un enjeu de sécurité », commente Stéphanie Lamy. (...)

« Terrain de guerre numérique » (...)

 : « Beaucoup de contenus sont accessibles au grand public. Les influenceurs masculinistes ont reçu un media training ; ils détestent les journalistes et c’est pour cela qu’ils ont créé leurs propres canaux de communication. » Et ce qui est dissimulé : « Certains influenceurs ont, en public, un propos limite, mais qui ne tombe pas sous le coup de la loi. Mais si on cherche sur les communautés Discord fermées ou les groupes Telegram, là, on découvre des propos très violents. »

Pour enquêter sur les milieux masculinistes en ligne, Pauline Ferrari a créé de faux profils sur les différents réseaux sociaux, mais sans cacher sa profession de journaliste. « Dans ma position, je pensais que personne n’allait vouloir me parler. Finalement, à part les influenceurs qui sont inaccessibles, ces hommes étaient assez disposés à échanger avec moi », raconte-t-elle. « J’arrive sans jugement, j’essaie de comprendre leur cheminement de pensée. Certains se sentent aussi protégés car ils sont derrière un écran, et beaucoup demandent l’anonymat. »

De son côté, Julien Chavanes, auteur de Pilule noire (Plon, 2026), enquête en dissimulant son identité (...)

D’autres, comme Antonin Blanc, vont même plus loin, en optant pour l’immersion sur le terrain. Dans le reportage « Qui sont les masculinistes en France ? » (2023) pour Konbini, il s’infiltre parmi les adeptes des « phylogines » de la chaîne Youtube du même nom tenue par un certain Léo, influenceur masculiniste qui donne des « conseils de drague » à destination des hommes hétérosexuels. « Ils savent comment contourner les propos problématiques. L’infiltration permet de mettre leurs idéologies à nu », développe le journaliste. (...)

Ce type d’immersion se multiplie dans les médias. En France, le documentaire « Mascus : les hommes qui détestent les femmes » (2024) de Pierre Gault pour France TV Slash avait été largement médiatisé. (...)

. « Le risque avec ce type de contenus journalistiques est d’écarter la perspective des femmes et de se centrer uniquement sur le sentiment de ces hommes masculinistes, en reprenant leurs propos misogynes », estime Stéphanie Lamy.

« Il est important de ne pas invisibiliser le travail que les chercheuses, les associations féministes et les femmes journalistes mènent sur ce sujet depuis de nombreuses années », ajoute-t-elle. (...)

Parmi les journalistes interrogés, tous confient avoir subi des répercussions psychologiques importantes pendant et après leurs enquêtes. Et en particulier les femmes : « Dès que mon visage est visible, je reçois des commentaires incitant au viol ou au suicide. Beaucoup d’insultes visant mon physique aussi », confie Pauline Ferrari. (...) .

« C’est comme s’immerger dans un monde plein de noirceur », décrivent les journalistes à propos de leurs enquêtes. (...)

Et pourtant, appuie Julien Chavanes, c’est un travail nécessaire : « Il faut aller plus loin que le traitement sécuritaire et interroger la montée en puissance de ces idéologies et leurs conséquences dans les écoles, dans les familles et pour les femmes. »