Histoires et combats de femmes migrantes en mer +++ 458 mort·es en mer en 2018+++ Évolution de la situation en Méditerranée centrale, en Méditerranée occidentale et en mer Égée +++ Résumés de 25 cas de détresse d’Alarm Phone
En avril 2017, Sylvie et Joëlle voulaient traverser la mer pour échapper à leur difficile condition et commencer une nouvelle vie en Europe.[1] Elles ne se connaissaient pas avant d’embarquer sur le petit bateau en caoutchouc en Turquie, avec vingt-deux autres personnes, dont deux enfants. Sylvie était anxieuse et est montée la dernière à bord du bateau, remettant son sac rouge à Joëlle qui a promis de le lui rendre après leur arrivée à bon port. Elles sont parties, mais à un moment donné, quelque part en mer Égée, elles sont tombées en panne de carburant et n’ont pas pu continuer leur route. Sylvie a essayé d’appeler à l’aide, mais son téléphone a été emporté par une grosse vague. Perdue en mer, Joëlle, enceinte de 8 mois, a commencé à pleurer et à prier pour obtenir de l’aide, mais personne n’est venu. Leur bateau a chaviré, tout le monde est tombé à l’eau, et chacun·e dérivait en s’éloignant les un·es des autres. Sylvie et Joëlle furent séparées mais Joëlle n’a jamais abandonné : “J’ai senti une grande force en moi. Je ne sais même pas d’où elle venait, car là où nous sommes tombées, dans la mer, il n’y avait rien : pas de bateaux, pas de pêcheurs, pas de police, personne.”
Elle a pu rester avec deux autres personnes, Guilaine et Teddy. Elles/Ils ont flotté dans l’eau toute la nuit, essayant de rester conscient·es et ensemble. Mais une vague les a finalement séparé·es et Joëlle s’est retrouvée toute seule. Après des heures à dériver, elle a soudain vu un bateau s’approcher. C’était le navire de sauvetage de l’ONG Proactiva qui l’a prise à bord et ramenée à terre.(...)
Joëlle a dit que sans les ONG de recherche et de sauvetage en mer (SAR), elles n’auraient pas survécu. Elle a donné naissance quelques semaines plus tard à une fille en bonne santé : “Elle est ma joie et ma force, je crois que je serais morte si elle n’avait pas été en moi. Dieu a eu vraiment pitié de moi. C’est vraiment un miracle. J’ai appelé ma fille Victoria-Miracle.”(...)
On entend rarement ces histoires de femmes qui luttent pour franchir les frontières maritimes. Et quand on les entend, les femmes sont souvent simplement dépeintes comme des victimes subordonnées, exploitées et passives, qui dépendent de compagnons masculins et qui n’ont pas de projets de migration individuelle ou d’actions politiques. La négation de leurs actions et de leurs voix est aussi l’un des effets produit par des récits hégémoniques de la migration vers l’Europe. Dans ces récits, “le migrant” est le plus souvent imaginé comme une figure jeune, valide et masculine, figure abstraite plus qu’être humain, communément construite comme un sujet dangereux contre lequel le renforcement des frontières et les politiques de dissuasion sont légitimes. Sachant bien que les histoires personnelles sont politiques, et que le politique est aussi personnel, nous voulons écouter les voix et les histoires des femmes, et s’inspirer de leurs mouvements de désobéissance, de leur force, et de leur résistance.
Ce rapport est publié peu après la Journée internationale de la femme, au cours de laquelle des femmes ont lancé des manifestations dans le monde entier, comme en Espagne, où a été organisée la première grève féministe nationale contre la discrimination sexuelle, la violence domestique et l’écart salarial, ou comme en Turquie, où la foule des manifestants a crié : “Nous ne nous taisons pas, nous n’avons pas peur, nous n’obéirons pas”.[2]
Le régime frontalier européen est également un régime qui comporte une dimension spécifique au genre. Il crée des hiérarchies de la mobilité, rendant d’abord impossible pour de nombreuses femmes de quitter le lieu où leur situation est difficile. Si elles sont malgré tout capables de partir, elles font des expériences spécifiques à leur genre et, malheureusement, beaucoup d’entre elles sont exposées à des formes systémiques de violence liée au genre. La sécurisation croissante des frontières et la criminalisation de la migration sont les principaux facteurs qui contribuent à rendre ces voyages de plus en plus risqués, et en découle la nécessité de trouver une aide professionnelle pour surmonter les obstacles frontaliers(...)
Proportionnellement, plus de femmes que d’hommes se noient lorsqu’elles essaient de traverser un plan d’eau. En Méditerranée centrale, elles sont souvent assises au milieu des embarcations en caoutchouc, destinées à les maintenir le plus loin possible de l’eau et donc “en sécurité”. Cependant, c’est au milieu des bateaux qu’on trouve le plus d’eau de mer et de carburant, mélange toxique qui brûle leur peau et cause souvent de graves blessures. C’est là aussi qu’elles courent le plus grand risque d’être piétinées et étouffées lorsque la panique s’installe à bord. (...)
Tout au long de leurs trajectoires migratoires, les femmes sont touchées de manière disproportionnée par la violence. Surtout les femmes à qui nous avons parlé, et qui ont fui la Libye, nous parlent de souffrances inimaginables avant leur départ. L’ONG SOS MEDITERRANEE a secouru plus de 4 000 femmes sur leur navire de sauvetage en deux ans, et ils rapportent que le nombre de femmes enceintes a doublé au cours de leur deuxième année d’opération, pour atteindre 10,6% en 2017.[4] Beaucoup portent des enfants qui sont les fruits de viols.[5] Compte tenu de ces atrocités auxquelles les femmes sont soumises, les dépeindre en tant que victimes peut sembler peu surprenant. (...)
Et pourtant, ce qu’on a tendance à oublier à cause de la répétition de ces narrations, ce sont les moments de survie, d’action politique et de résistance qui témoignent de la ténacité des femmes migrantes et de la façon dont elles se transforment, transforment les autres et les espaces qu’elles traversent au cours de leur voyage.
Dans notre travail, nous avons rencontré d’innombrables femmes qui ont mené des luttes sans failles contre les frontières, l’endiguement, la dissuasion, la séparation des familles et des communautés.(...)
Il est temps d’écouter les voix et les histoires des femmes migrantes, qui sont toujours sous-représentées et négligées.(...)
Les quelques personnes qui réussissent actuellement à monter à bord de bateaux sont confrontées en mer à un système de dissuasion UE-Libye. Heureusement, des acteurs non gouvernementaux courageux cherchent encore à sauver le plus grand nombre possible de personnes en les amenant vers l’Europe. Le 10 mars, Alarm Phone a été impliqué dans une situation de détresse au large des côtes libyennes qui met en évidence la remarquable chaîne de solidarité créée par les communautés de migrant·es, les activistes et les ONG. (...)

