« Nous, femmes journalistes, ne supportons plus les clichés sexistes qui s’étalent sur les Unes. Pourquoi réduire encore si souvent les femmes à des objets sexuels, des ménagères ou des hystériques ? Par ces déséquilibres, les médias participent à la diffusion de stéréotypes sexistes ».
Cet extrait du manifeste du collectif de femmes journalistes « Prenons la une », publié dans Libération le 3 mars, rappelle à tout un chacun cette évidence malheureusement trop souvent ignorée : les clichés concernant les femmes repris et véhiculés par les médias sont nombreux, et ils participent du maintien et de la diffusion d’une idéologie d’un autre âge.
Un exemple nous en a été donné récemment durant la diffusion des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, avec un florilège de commentaires de journalistes, hommes, dont le caractère grossièrement sexiste n’a pas manqué d’échapper aux téléspectateurs (-trices), à plusieurs journalistes [1] et à divers mouvements féministes, à un point tel que le CSA s’est saisi de l’affaire. (...)
- « Ah, elle a beaucoup de charme Valentina, un petit peu comme Monica Bellucci. Peut-être un peu moins de poitrine, mais bon... » (Philippe Candeloro, à propos de la patineuse italienne Valentina Marchei) (...)
Patrick Montel : Tu me dis que c’est très compliqué d’entraîner les… les sauteuses ?
Fabrice Guy : Les gonzesses ? Ah oui !
Montel : Pourquoi, pourquoi ?
Guy : Pourquoi, pourquoi ? (sourire) Parce que… C’est des filles qui sont en pleine puberté… C’est des filles qui aiment bien… un petit peu… sortir… Qui aiment un petit peu… Elles veulent un petit peu… se faire taquiner par les garçons quoi ! Donc euh… (rires sur le plateau) (...) Guy : C’est à dire que… Coline, de temps en temps, elle découche quoi !
Montel : Ah bon d’accord ! (...)
Vous avez bien lu, et vous avez bien compris. Tandis que les mâles Philippe Candeloro et Nelson Monfort rivalisent de commentaires sur le physique des athlètes femmes (les hommes n’ont évidemment pas le droit à ce douteux privilège), les mâles Patrick Montel, Fabrice Guy et Laurent Luyat discutent doctement de la vie sexuelle d’une jeune fille de 18 ans (une « gonzesse ») sur un plateau de télévision plutôt que de se concentrer sur ses performances sportives… Dans l’ensemble des cas que nous avons recensés, on constate que si les anciens sportifs « consultants » sont à biens des égards les plus graveleux, les « journalistes » qui les accompagnent les couvrent toujours, les encouragent souvent, et tentent même parfois de rivaliser avec eux.
Invitée sur le plateau de l’émission de Laurent Ruquier, « On n’est pas couchés ! », le 22 février, Coline Mattel a d’ailleurs fait part de son exaspération : « J’arrive aux Jeux Olympiques avec une nouvelle discipline, je défends un peu la cause des femmes, du saut à ski chez les femmes, […] le sport féminin en général, dans un contexte un peu agité et d’entendre des commentaires comme ça, je me dis "on vit à quelle époque ? " ». (...)
Face à l’avalanche de commentaires et de critiques, la direction de France Télévisions et les journalistes incriminés ont fait front, se défendant de tout sexisme. Et là, on atteint des sommets d’hypocrisie et/ou de bêtise. (...)
Philippe Candeloro ne peut pas être sexiste, il patine avec des femmes. Daniel Bilalian aurait pu ajouter qu’à l’instar de Nadine Morano, Philippe Candeloro ne peut pas être raciste car il adore le couscous. Une défense, chacun l’avouera, solide, et qui ne peut pas ne pas nous faire penser à… Michel Audiard et à une fameuse réplique des Tontons flingueurs : « ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ».
Ça ose vraiment tout, comme en témoigne la défense de Nelson Monfort, également interrogé, par Anne-Sophie Lapix, sur ses commentaires et ceux de son compère Philippe Candeloro, et sur les accusations de sexisme. Et alors là, attention, le niveau s’élève : « ça m’a blessé parce que voilà, parce que c’est tout simplement faux. Vous savez je suis marié et père de deux filles. Donc de dire que je suis sexiste est tellement ridicule, est tellement éloigné de la vérité que je ne peux pas… je ne peux pas répondre ».
Par charité, nous nous abstiendrons (provisoirement) de commenter ces propos. (...)
Au-delà du cas Candeloro, la tolérance, et même la bienveillance à l’égard de tels propos, ainsi qu’à l’égard de ceux de ses confrères de France Télévisions, sont révélatrices d’un mal plus profond. À l’heure où le racisme, le sexisme, l’homophobie... refont surface de manière de plus en plus violente, il est de la responsabilité des professionnels, mais également des usagers, de prendre en charge la lutte contre l’ensemble des stéréotypes véhiculés dans les médias. L’initiative « Prenons la une » va en ce sens et mérite évidemment d’être saluée, en espérant qu’elle fera des émules et contribuera à une prise de conscience collective et à une vigilance accrue face à ces phénomènes.