Comment se construisent et se recomposent les positions de genre dans l’espace très particulier des camps de réfugiés installés de longue date ? La revue Asylon(s) n° 9 dirigée par Marc Bernardot réunit des contributions qui interrogent des processus de construction/déconstruction des identifications collectives et individuelles. A partir de focales différentes et originales, nations sans État, collectivités migrantes, camps de réfugiés, les auteurs testent plusieurs hypothèses concernant les capacités des politiques identitaires et des groupes marginalisés ou ethnicisés à innover et réinventer des cadres de citoyenneté et de résistance. Deux articles adoptent une perspective « genre », à travers les cas des réfugiées sahraouies et des camps palestiniens.
« Marie Kortam étudie les transformations identitaires des femmes palestiniennes dans les camps au Liban. Elle étudie le processus qui, depuis la Nakba, a progressivement modifié la « contre-socialisation » des femmes comme actrices légitimes de la lutte nationale en resocialisation vers la sphère domestique et familiale. Cette mutation liée à la fin de la lutte politique s’accompagne d’une différenciation accrue entre les « femmes du camp » et celles de « l’extérieur » notamment en ce qui concerne la vision masculine de la féminité. Cette situation est exacerbée par la marginalisation des hommes des camps qui vivent l’accès des femmes au travail comme une offense tout en étant devenue une nécessité économique. Par ailleurs ce processus de rigidification des interdits témoigne d’une confusion accrue entre interdits sociaux et religieux. Dans ces conditions le travail rémunérateur des femmes, qui s’ajoute aux taches domestiques, ne parvient pas être source de droits et d’émancipation.
Alice Corbet fait de même dans un cadre très comparable. Elle interroge l’évolution des positions de genres dans les camps sahraouis. A l’inverse du cas palestinien, les femmes ont profité de la sédentarisation et de la mise à distance des hommes dans des tâches de contrôle de la frontière pour accroître leur capacité de contrôle domestique et matériel. Elles ont pris le contrôle de l’espace-temps des camps qu’elles ont globalement organisé depuis leur mise en place il y a plus de trente ans. Et l’émancipation féminine, qui est devenue la vitrine de la bonne volonté du Front Polisario vis-à-vis de la communauté et des ONG internationales, s’accompagne de la généralisation d’une matrifocalité. Cependant cette double sollicitude repose pour le premier sur l’idée que les femmes sont garantes de la continuité biologique des Sahraouis, et pour les secondes sur celle qu’elles sont forcément des victimes tout en faisant des relais. L’émancipation reste cette fois conditionnée à l’espace des camps et se voit limitée dans les situations de migrations notamment où les hommes récupèrent leurs positions traditionnelles. » (M. Bernardot, introduction) (...)