Les 3 et 4 mars derniers, la France, la République démocratique du Congo (RDC) et l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) organisaient le deuxième Forum mondial des femmes francophones. Deux jours pour « réunir près de 700 participant-e-s de la société civile de l’espace francophone », autour de la thématique « Femmes, actrices du développement ». Parmi les objectifs de cette rencontre, l’élaboration d’une déclaration qui serait transmise aux Etats et gouvernements de la francophonie à l’occasion du prochain Sommet de la francophonie en novembre à Dakar, pour les inviter à s’engager à mieux prendre en considération les questions de droits des femmes et d’égalité.
Lundi matin, je me suis donc rendue au palais des Peuples pour participer à l’ouverture du forum. Quand nous arrivons dans la salle comble, et qu’une heure plus tard lorsque les personnalités politiques nous font enfin l’honneur de leur présence, les femmes congolaises présentes en masse accueillent le président Joseph Kabila par des cris de joie, crécelles et chants divers.
Le Président est-il tant loué par les femmes de son pays, alors que les victimes de violences sexuelles – commis tant par les milices que par l’armée officielle – doivent se battre tous les jours pour accéder à la justice faute de procédures adaptées, que le code de la famille, le code du travail et le code pénal sont toujours discriminatoires pour les femmes et les filles ?
En RDC, les femmes mariées ne peuvent contracter aucun acte juridique sans l’autorisation de leur mari, les femmes commettant un adultère sont punies plus sévèrement que les hommes, et malgré la condamnation du harcèlement sexuel par le code du travail, leurs auteurs restent dans la plupart des cas impunis (lire le rapport rapport alternatif sur la mise en œuvre de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedef) en RDC, d’août 2006, PDF).
Nous plongeons alors dans une scène qui pourrait être tirée du film « Le Roi et l’oiseau » : cris de gardes, trompettes et hymne national, re-cris de gardes, re-trompettes… (...)
Parmi le beau monde, ministre provincial du genre, envoyée spéciale des Nations unies pour la région des Grands Lacs, directrice exécutive de l’Unesco, ex-ministre tunisienne, présidente d’ONU Femmes, ex-ministre sénégalaise… se cachent trois femmes issues de la société civile. Mme Shaje, anthropologue et membre de l’association des femmes professeures de Kinshasa, se fait sévèrement rabrouer par la première dame pour avoir parlé trop longtemps. L’assemblée est émue et en larmes à l’écoute de Rachel Mwanza, jeune actrice mais surtout ancienne enfant des rues de Kinshasa, qui a été promue pour son rôle dans « Rebelles ».
Elle est émue, nous sentons son désarroi, et elle lance un appel à l’aide pour ses pairs qui, eux, sont toujours réduits à errer dans les rues, face à la violence et dans la plus dure invisibilité, alors qu’ils pourraient comme Rachel être de retour sur les bancs de l’école et commencer une nouvelle vie, une vraie vie d’enfant. Au lieu de réponse, elle est applaudie et gentiment renvoyée sur son fauteuil. On n’entendra plus parler de la question des enfants des rues pour la journée, mais pari tenu, nous avons de belles images d’une assemblée de femmes en pleurs, touchées au cœur et réunies par cette même indignation. Les téléspectateurs doivent trouver cela formidable.
Et voilà Mme Kabila qui distribue des cartables
(...)
la première dame de RDC décidera finalement d’être panéliste d’honneur de l’atelier « Femmes et éducation », pour y intervenir pendant 45 minutes, vidéos de communication à l’appui. Trois cents personnes auront la chance de pouvoir voir ces images de Mme Kabila distribuant des cartables aux écoliers dans la brousse… et n’auront plus de temps pour parler et débattre. L’atelier se termine, direction le dîner offert aux participants par notre cher Président.
C’est donc sans plus aucune surprise que mardi, les évènements se répètent, vides de sens, vides de participation. Arrivée dans la salle pour la clôture et la lecture de la déclaration finale. « Avancez, remplissez les rangs vides, vous savez, ça va être filmé » : la couleur est annoncée. La déclaration est lue, nous apprenons que la société civile demande que le forum soit réitéré, avec plus de moyens, les années suivantes…
Je bouillonne (...)
Vont-ils réellement parvenir à croire, et à faire croire, que la société civile qui défend au quotidien les droits des femmes et l’égalité sur le terrain, prend des risques pour cela, entre dans un dialogue régulier avec les décideurs pour que ces derniers respectent leurs engagements, que cette société civile-là a besoin de forums médiatiques où Mme la ministre ou Mme la Première dame font de beaux discours et redorent leurs blasons devant des assemblées faussement combles et faussement enthousiastes ?
Making of
Marie (prénom d’emprunt) coordonne une association spécialisée dans les questions de genre et de développement. Elle est amenée à participer à de nombreuses réunions de plaidoyer et de concertation Etats/société civile. Elle est française, se décrit comme féministe, passionnée par les questions de développement et droits humains.
Elle a écrit ce texte à titre personnel et de façon anonyme pour ne pas mettre en danger son association, financée en partie par des institutions publiques françaises.
Vont-ils vraiment nous faire croire que le budget de ce qu’ils appellent l’aide au développement, bien que souffrant d’importantes coupures, est utilisé de manière efficace ? [Selon le cabinet de Yamina Benguigui, la France a dépensé directement 250 000 euros pour ce Forum, sans compter sa contribution annuelle à l’OIF, ndlr.]
Les initiateurs de ce forum se sont-ils réellement persuadés qu’ils faisaient le bien en passant deux jours dans un hôtel cinq étoiles de Kinshasa et en monopolisant les médias locaux le temps du forum ? (...)