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Exclues parmi les exclus : ces filles des ghettos d’Abidjan, considérées comme des « déchets sociaux »
Article mis en ligne le 10 novembre 2014
dernière modification le 6 novembre 2014

Elles ont fui leurs familles pour la capitale, perçue comme un marchepieds vers le rêve occidental. A la place du rêve, elles y découvrent la survie, la prostitution, la violence.

L’anthropologue et cinéaste Éliane de Latour est allée à la rencontre de ces « gos » de nuits. Elle décrit des « filles-femmes » marquées par les épreuves, mais qui se battent malgré tout pour écrire « une histoire à la première personne », comme tant d’autres damnées du capitalisme mondialisé, qui grandissent dans les rues des métropoles des pays pauvres. Son exposition, qui commence le 13 novembre à la Maison des métallos à Paris, leur rend hommage. Entretien. (...)

Éliane de Latour : Après le coup d’État manqué puis l’arrivée de la France avec la Force Licorne, le pays a été coupé en deux, le Nord étant sous la coupe des rebelles. Des jeunes filles du Nord, plutôt musulmanes, sont descendues à la capitale pour échapper à la guerre et aux violences familiales. Elles allaient dans les maquis, ces gargotes à ciel ouvert, pour être serveuses. A cause du couvre-feu, les maquis ont fermé et se sont transformés en hôtels de passe, et les jeunes filles – les « fraîchenies » – ont commencé à se vendre. Les tenanciers y trouvent leur compte : la fille, qui fait des passes à un euro ou un euro et demi, leur rapporte un quart d’euro payé par le client pour la chambre, et ne leur coûte qu’une capote et un mètre de papier hygiénique. Ces chambres ne comportent qu’un matelas de mousse sale et déchiré, dont on ne change jamais les draps.

C’est rentable. (...)

Ces jeunes filles ne sont ni des prostituées classiques, ni des victimes d’une traite d’êtres humains. Qui sont-elles ?

Ce sont des laissées pour compte. Comme le sont les « petites bonnes » placées dans des familles, ou comme les petites filles qui vendent pendant des heures des oranges ou des kleenex, dans la rue. Les fraîchenies, en rupture avec la famille et avec la loi, vont aussi vers la délinquance, elles volent et arnaquent. Elles commencent la prostitution souvent dès qu’elles ont leurs règles, vers 10-12 ans. Après l’âge de 25 ans, on ne les voit plus. Dans le monde entier, la tranche d’âge 10-25 ans est récurrente quand il s’agit des filles laissées pour compte. Ces gamines sont filles et femmes en même temps. Vivre dans la rue provoque une maturité rapide, à cause de la confrontation aux difficultés, aux atrocités, en même temps que des stagnations infantiles : elles ont manqué des vrais apprentissages sociaux. Cela donne des êtres difficiles à réinsérer. (...)

Elles n’ont pas de chez elle. Ce sont des nomades urbaines. Elles sont volatiles. (...)

Un "gars" peut avoir entre deux et cinq "femmes". Cette protection est aléatoire, entre la défonce et les parties de bière dans les maquis. Par contre, les gars exercent un droit de cuissage, sans capotes, et tombent sur les go pour de l’argent ou une paire de Nike... Ils ne contrôlent en rien leur travail. C’est ce que j’appelle une polygamie d’extorsion.

La société ivoirienne les considère comme des parias. Comment cela se traduit-il ?

Civilement, en termes de droit, elles n’ont pas grand chose. Elles sont analphabètes. Près de la moitié d’entre elles n’ont pas d’acte de naissance et presque toutes sont sans papiers d’identité. J’ai assisté à l’assassinat de deux jeunes filles : il y a pas eu d’enquête de police. Dans les hôpitaux, sans argent, ni papiers, elles ne sont pas prises en charge. De nombreuses filles pensent qu’en raison de leurs activités maudites par leur entourage, elles sont à l’origine de troubles familiaux (...)