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Marie-Claude Saliceti
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Reporterre
En Haute-Corse, l’autorisation d’un projet de décharge scandalise les riverains
Article mis en ligne le 4 janvier 2020

À Giuncaggio (Haute-Corse), la société privée Oriente Environnement porte un projet « centre d’enfouissement technique » (CET) de déchets non dangereux et de terres amiantifères. Malgré de multiples avis défavorables, le projet a été autorisé par le tribunal administratif de Bastia.

Trois ans plus tôt, en décembre 2016, le préfet de Haute-Corse avait refusé son autorisation à ce même projet au vu des avis négatifs de l’enquête publique, du ministère de la Transition écologique, de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), de nombreux scientifiques et experts, des collectivités locales, et de l’Institut national de l’origine et de la qualité (Inao) entre autres.

Comment un dossier ayant suscité un rejet aussi massif peut-il ressortir tel quel de la poubelle et se retrouver sur la ligne de départ, prêt à démarrer sitôt les formalités administratives remplies ? Retour sur une lutte et ses coulisses.

Nous sommes dans un coin perdu du maquis corse, loin des projecteurs. Ici, le Tavignano serpente dans une belle vallée encaissée au relief houleux. Il alimente en eau potable les villages cachés dans les replis du relief, la petite ville d’Aléria, ainsi qu’une bonne partie des habitants de la plaine orientale. C’est encore lui qui fournit l’eau agricole de cette région fertile où les vignes et les agrumes côtoient les élevages de brebis et de chèvres.
Le centre d’enfouissement serait construit sur un site sujet à des glissements de terrain

Dès que le projet, engagé en catimini, a été dévoilé, la population s’est alarmée : de mémoire d’anciens, on a toujours appelé l’endroit « la montagne qui marche ». C’est que les glissements de terrain ne sont pas rares dans les parages. (...)

Toujours au chapitre de l’eau, le dossier d’Oriente Environnement écarte tout risque sur la ressource en eau potable en cas de pollution du Tavignano, en invoquant l’éloignement des zones de captage. Or, ce n’est pas la distance que l’on prend en compte dans la délimitation des périmètres de protection mais le temps que mettrait une pollution potentielle pour arriver au captage. On considère qu’un site est sûr lorsque ce délai est de cinquante jours. Avec le débit du Tavignano, un déversement dans le fleuve arriverait en moins d’une heure sur les captages situés à 3,5 km, à peine plus sur les plages d’Aléria.

Sur la nature du terrain, le constat est tout aussi sidérant. Les schistes feuilletés qui le composent se délitent, s’effritent, se désagrègent… Ils sont de si mauvaise qualité qu’aucune carotte (prélèvement cylindrique de roche par forage) n’a pu être présentée ! Ces nouvelles inquiètent vivement la population. Les porteurs du projet, eux, restent sereins (...)

Contre toute attente, le rapporteur public, personnage clé dont les préconisations sont suivies par les juges dans la majorité des cas, a rendu un avis favorable au projet. Le préfet qui a pris l’arrêté de 2016 a été remplacé par un second, puis par un troisième, M. Ravier, qui a donc la charge de défendre la décision de son prédécesseur. Absent lors de l’audience, le 19 septembre 2019, il ne s’était pas fait représenter et n’a communiqué aucune pièce pour étayer l’arrêté de refus de son prédécesseur.

Le 3 octobre, le tribunal administratif a annulé l’arrêté préfectoral de 2016 et autorisé la société Oriente Environnement à ouvrir et exploiter le CET de Giuncaggio. La semaine suivante, le préfet déclarait qu’il ne ferait pas appel de cette décision de justice. Le collectif Tavignanu Vivu doit poursuivre seul la bagarre. Ses avocats font appel devant la cour d’appel de Marseille. Rideau.

Une crue du Tavignano.

Restent deux éléments : une carte, établie avec le concours de la Dreal, pour aider les communautés de communes à choisir des sites pour enfouir les déchets. Giuncaggio y figure en rouge et jaune. Rouge, ce sont les zones à proscrire absolument ; jaune, les zones à enjeux environnementaux forts connus. Et un document débusqué par l’association U Levante : c’est un audit, commandité par trois ministères (Transition écologique, Économie et Finances, Agriculture) en 2016 puis réitéré en 2019. Il a dû causer bien des tourments à la Dreal, directement concernée, et à la préfète de région, chargée de veiller à l’exécution des mesures préconisées par ce document. (...)