Il y a 2 635 cimetières en France. C’est dans l’un d’eux que CQFD a rencontré Nadine [1]. Adjoint technique à la mairie de Perpignan, voilà trois ans qu’elle est gardienne. Un job qui lui plaît : « Ici, c’est calme et on rencontre du monde. »
« Il y a des choses que je ne pourrai pas dire… », prévient Nadine, la cinquantaine tonique et avenante. Sa trajectoire professionnelle, c’est from the craddle to the grave, du berceau à la tombe. « J’ai travaillé en crèche pendant sept ans, mais je ne supportais plus les cris des enfants, alors j’ai postulé pour bosser dans un centre social. Sauf que je me suis retrouvée seule pendant six mois pour gérer le centre, c’est devenu trop difficile, alors j’ai demandé à partir. » Un ami lui propose un poste au cimetière. Nadine n’est pas emballée : « Je trouvais ça morbide, j’imaginais les cadavres, j’ai mis du temps à prendre ma décision. » (...)
« On imagine que le cimetière est un endroit triste, mais pas du tout, confie Nadine. À part le moment des enterrements, les gens passent, discutent, plaisantent. Et puis surtout, on parle de tout sauf de la mort. » Petit tour dans les allées arborées. L’endroit est réputé pour ses belles architectures végétales. Un paysagiste taille une haie ; plus loin, deux marbriers maçonnent une stèle. Ce petit monde plaît à Nadine, tous ces métiers font vivre le lieu. Sur la droite, les tombes du carré juif. La loi de 1905 sur la laïcité a dû jouer les funambules : elle autorise les signes religieux sur « des édifices servant aux cultes, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions ». L’existence de carrés confessionnels, juifs ou musulmans, est laissée à la discrétion du maire de la commune. (...)
« Rien n’est gratuit au niveau de la mort », philosophe Nadine. Location de casier ou de columbarium – édifice où sont placées les cendres funéraires – ou vente de terrain, le business rôde toujours. La gardienne se fait épicière : « La location de quinze ans pour une concession en terre, c’est 312 euros ; 546 euros pour 30 ans. Les casiers, c’est plus cher : pour 50 ans, c’est 2 900 euros. Quant à l’achat, tout dépend du terrain. Si tu achètes un petit terrain pour un caveau quatre places, le prix n’est pas le même qu’un grand terrain pour un caveau double, ça peut varier du simple au triple. Sans compter qu’après, il y a la construction. Parce que là, c’est le terrain vide. »
« Mourir, ça coûte de l’argent, répète la dame. (...)
« La seule chose de gratuite, c’est la dispersion des cendres », conclut Nadine. Mais depuis 2008, une loi est venue grignoter cette parcelle de liberté. Précisons que la crémation connaît un véritable engouement – 70 % de la population l’envisagerait. L’État est donc venu siffler la fin de la récré post-mortem. Au prix d’une mise à jour juridique les cendres sont désormais assimilées à un corps inhumé―, la dispersion, si elle est toujours tolérée en pleine nature, est désormais réglementée dans les cimetières. Les cendres doivent être déposées dans les columbariums ou mises en commun dans des espaces poétiquement nommés « Jardin du souvenir ». En outre, fini les cendres de Pépé trônant sur le linteau de la cheminée, la loi n’autorise plus la conservation à domicile.
Par bonheur, hormis le rush de la Toussaint, le cimetière reste un espace où les déambulations se font encore à l’abri de cette marchandisation qui s’immisce partout. Il n’est qu’à s’y balader pour constater que le lieu conserve une ambiance de sanctuaire où il est encore permis de cheminer lentement en prêtant l’oreille au bruissement des arbres. (...)
Pas sûr que ce climat résiste à la fureur de nos temps modernes : depuis peu, certains cimetières s’équipent de caméras de vidéosurveillance. À Lambres-Lez-Douai (Nord), la mairie affirme que grâce au dispositif le nombre de plaintes pour dégradation a baissé. Vision à 360°, détecteurs de mouvement : au cas où les 1 800 locataires du lieu rejoueraient La Nuit des Morts-Vivants ?