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Entre les lignes, entre les mots
Des offensives réactionnaires amplifiant la contre-révolution néolibérale
Article mis en ligne le 21 novembre 2018
dernière modification le 19 novembre 2018

Dans son éditorial, « Dérives réactionnaires et contre-mouvements dans le Sud », derives-reactionnaires-et-contre-mouvements-dans-le-sud/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Laurent Delcourt parle de forces sociales et politiques régressives, « Symptômes du brouillage des identités, de l’explosion des inégalités et du renforcement des clivages, elles tirent parti du recul des forces progressistes », de crispations identitaires, d’hystérie sécuritaire, d’essor des conservatismes moraux et des fondamentalismes religieux, de résurgence des nationalismes ultras et ethniques, d’ascension de partis et de courants politiques ouvertement xénophobes, de multiplication des ploutocraties et des démagogies autoritaires, de banalisation d’une parole raciste, misogyne et homophobe, de « brutalisation » du débat public et rejet du multilatéralisme, de remises en cause de conquêtes démocratiques…

Avant de montrer les effets dislocateurs de la mondialisation néolibérale, il me semble utile de souligner que les espoirs contenus dans les processus de décolonisation, d’indépendance nationale, d’un certain type de développement, n’ont que rarement été satisfaits. Dans la plupart des pays du monde, les effets de démocratisation sont restés limités. D’autres éléments devraient aussi être pris en compte. La généralisation des relations marchandes a dissout les anciennes relations sociales – elles-mêmes traversées par les dominations – sans que nouveaux agencements, plus choisis et auto-organisés, plus démocratiques, n’offrent des perspectives émancipatrices. L’Etat et son organisation sont souvent restés un point central des revendications, dans l’oubli que cet Etat avait quelque chose à voir avec le mode de production et de reproduction capitaliste (...)

Laurent Delcourt a cependant raison de souligner l’amplification des effets désagrégateurs de la mondialisation néolibérale, les destructions d’appuis institutionnalisés, la montée des inégalités, etc. Les plans d’ajustement structuraux, une longue succession de crises économiques, les pertes de souveraineté, les bouleversement sociopolitiques… « créent les conditions du retour en force de courants politiques particulièrement régressifs ».

Ces éléments ne me semblent cependant pas suffisants pour rendre compte des dynamiques en cours. Il convient aussi de mesurer la diffusion d’autres modèles et d’autres aspirations (en critique des formes de domination traversant les organisations sociales d’hier et d’aujourd’hui) mais aussi leurs effets contradictoires qui se manifestent dans des revendications et des luttes. Ces nouveaux modèles ne sont pas réductibles à la seule logique de marchandisation aggravée, ils renferment des aspirations à l’autonomie et à une plus grande maitrise de la vie pour chacun·e. Ils concourent à briser des formes de rapports sociaux incompatibles avec l’égalité des individu·es et les processus d’individuation (quelqu’en soient les formes diversifiées).

Comment ne pas prendre en compte la montée des luttes féministes – au delà des formes historiques et concrètes qu’elles prennent – au niveau mondial, les revendications contre les violences sexistes et les féminicides, pour les droits sexuels et reproductifs, pour l’égalité de droits ? Sans oublier les effets de la sécularisation – ici aussi sous des formes historiques et situées. (...)

Les forces progressistes, sauf de petites minorités, dans le « Nord globalisé » n’ont majoritairement pas dénoncé (lorsque elles ne les ont pas soutenu) la traite esclavagiste, les colonisations, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, l’imposition d’un « universel » rabougri à sa seule lecture occidentale, la corruption, les ventes d’armes aux dictatures, le néo-colonialisme, le rôle de « leurs » grandes entreprises, les effets historiques des politiques menées et leurs conséquences actuelles dans les divers pays. Sans parler du refus d’une écriture partagée de l’histoire et de réparations… (...)

Laurent Delcourt donne des exemples emblématiques de mobilisations réactionnaires à travers le monde, «  Marqueurs de l’explosion des inégalités, de la dissolution des tissus sociaux et du brouillage des repères culturels, religieux et identitaires engendrés par l’ouverture indiscriminée des marchés, elles exploitent les ressentiments des perdants de la mondialisation au profit d’intérêts particuliers, de factions ou de groupes dominants. Bien décidées à revenir sur les conquêtes démocratiques, elles tirent parti du recul des forces progressistes et de la disparition des discours qui structuraient autrefois l’imaginaire politique des classes sociales ou des mouvements d’indépendance ». (...)

Utilisation de la force brute, mélange de nationalisme culturel extrême et de néolibéralisme, tonalité « ethnico-religieuse », explosion de violence criminelle, coups d’état parlementaires, démantèlement de législations progressistes, mobilisations de couches sociales (au nom d’un ultra-libéralisme, de tendances libertariennes, du « pro-vie », de nostalgie de régimes militaires, etc), « fondamentalisme » et « communautarisme » exacerbés, formes violentes d’intégrisme sous drapeau religieux, multiplication de groupes armés… L’auteur parle de « révolte à rebours », de culture de l’angoisse et du ressentiment, de contre-mouvements régressifs, de solutions autoritaires et xénophobes, de discours mobilisateurs, d’appartenance (de pureté et d’entre soi) et de désignation d’ennemis internes et externes (...)

« Rendus responsables de la plupart des problèmes de la communauté, affublés de tous les vices, portés à toutes les manigances et les coups fourrés, ces ennemis intérieurs revêtent de multiples visages : minorités ethniques ou religieuses (Rohingyas en Birmanie, Dalits et musulmans en Inde, chrétiens coptes en Égypte, bouddhistes et confucéens en Malaisie, chiites au Yémen, etc.), communauté LGBT en Ouganda, intellectuels libéraux et athées au Bangladesh, militants progressistes en Indonésie et au Brésil, dealers et toxicomanes aux Philippines, etc. »…

Laurent Delcourt trace aussi des pistes d’alternative. « Les acteurs progressistes ne peuvent se contenter d’attendre que l’orage passe. Pour contrer cette puissante offensive, ils devront se livrer à une patiente et difficile reconquête des territoires perdus, celui des idées comme celui des luttes sociales, politiques, culturelles et démocratiques concrètes ». Il cite Arjun Appadurai : « nous avons impérativement besoin d’une multitude démocrate ».