Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Bondy blog
Dans les quartiers, la prostitution en inquiétante expansion
Article mis en ligne le 20 octobre 2019

Difficultés socio-économiques, tentation de l’argent facile, influence des réseaux sociaux… Dans les quartiers populaires, la prostitution ne cesse de prendre de l’ampleur et touche des filles de plus en plus jeunes. Enquête sur un phénomène qui semble être dans l’ère du temps mais dont les dangers restent tus.

« On m’avait dit que la vie serait plus simple comme ça, que je pourrais me faire beaucoup d’argent », se souvient Laura*, 21 ans. Attablée dans un restaurant chinois de la banlieue est de Paris, la jeune fille demande à ses amis de s’éloigner pour mieux se confier. La prostitution ? Elle ne s’en cache pas, mais il y a des détails qu’elle préfère leur épargner. « Je suis née à Bondy et j’ai grandi sans mes parents. J’ai été violée deux fois, à 12 et 14 ans. » La première fois, elle en parle le soir même à ses proches, qui lui demandent de garder le silence. La deuxième fois, Laura tombe enceinte et avorte. Elle n’en parle pas avant des mois. « Le sexe était un sujet tabou chez nous, et je suis devenue la bête noire de la famille. » Elle fugue mais obtient le bac malgré tout. Après un retour difficile chez son père à ses 17 ans, Laura quitte définitivement le foyer. « Dès lors, je me foutais du regard des autres, se souvient-elle. Je partais en week-end avec des inconnus, puis j’ai connu cette fille ».
(...)

Depuis quelques années, la prostitution classique a de la concurrence : elle ne se trouve plus seulement dans les rues de Paris intramuros ou de la petite couronne, elle ne concerne plus seulement des professionnelles de longue date ou des étrangères venues du Brésil, des pays d’Europe de l’Est ou, plus récemment, du Nigéria. Elle s’est introduite dans les quartiers populaires pour séduire de jeunes Françaises, parfois mineures, qui n’ont pas besoin de « faire le trottoir » pour travailler. « Ça paraissait tellement simple. L’ambiance était normale, on rigolait et on oubliait nos soucis. »

Laura se retrouve dans un appartement à Bagnolet, entourée de cinq garçons et deux autres filles. Tous sont âgés de 19 à 23 ans. (...)

« D’autres copines à moi qui faisaient ça m’ont invitée à les rejoindre, assure-t-elle. J’ai vu que les mecs qui les géraient les frappaient ou bien gardaient presque tout l’argent ». Ça a été le cas de Shaïna* à ses débuts. Après avoir grandi dans le 93, elle entame des études à Paris et vit chez sa meilleure amie, dont la petite sœur lui parle de l’escorting. Shaïna a 18 ans et travaille de nuit, en intérim, chez Amazon. « Je n’aurais jamais cru faire ça un jour, raconte-t-elle. Mais j’étais en froid avec mes parents et la situation est devenue compliquée financièrement, alors j’ai accepté de rencontrer ses amis. » Très vite, elle n’a pas son mot à dire et doit suivre un rythme intense. (...)

Un business très lucratif et moins risqué

Une situation qui n’étonne pas Marine Poix, bénévole au sein du Mouvement du nid. L’association vise à agir sur les causes et conséquences de la prostitution. « Pour eux, c’est du pain béni. Le phénomène est en pleine expansion dans les quartiers, relève-t-elle. Certains tendent des pièges aux indépendantes pour les forcer à rejoindre un réseau. » Selon l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (Ocrteh), 270 mineures ont été identifiées l’an dernier dans les cités. En 2018, le nombre d’affaires résolues a explosé pour atteindre 120, contre 21 trois ans plus tôt. « C’est très rentable puisqu’une prostituée rapporte en moyenne 100 000 euros par an », souligne la militante. Ceux qui s’improvisent proxénètes se sont souvent déjà adonnés à d’autres types de trafics : « Le proxénétisme est moins risqué que la drogue, qui fait l’objet de plus d’enquêtes. » Une prostituée peut travailler longtemps et ne témoigne jamais à un procès par peur des représailles. (...)

L’appât du gain à l’ère des réseaux sociaux

Les filles sont recrutées par des rabatteurs/euses ou sur Instagram et Snapchat, et ont le sentiment d’être protégées derrière un écran de téléphone ou d’ordinateur. « On met des photos de notre corps pour ‘se vendre’, mais jamais notre visage. On ne veut pas prendre le risque d’être reconnues », explique Laura. Certains font même le pied de grue à la gare pour trouver de nouvelles recrues (...)

D’autres fois, elles sont manipulées par leur petit copain qui leur demande de rendre service à ses amis avant de faire ça pour l’argent, ou par les influenceuses qui, sur Instagram, exhibent leur train de vie et se vantent d’être escort. (...)

Samy* est éducateur dans une cité de Montreuil. Il suit de près l’évolution du phénomène et l’explique par un sentiment de frustration dans les quartiers. « Les garçons comme les filles ont grandi dans des tours HLM en voyant leur mère faire des ménages et leur père trimer au chantier. Ils veulent faire de l’argent facilement à l’heure où on est imprégné par les marques, le luxe et les voyages. » D’après lui, les jeunes sont en perte d’identité dans une société où tout se consomme, y compris le sexe. (...)

« Car même si la figure du grand frère est très prégnante dans les quartiers, aujourd’hui, les filles prennent le risque », constate Samy.

Mineures, étudiantes, filles en couple ou mères de famille… « N’importe quelle fille âgée de 16 à 25 peut tomber là-dedans, assure celui qui ne se considère pas comme proxénète mais agent de sécurité. Aucune de ces filles ne s’enrichit grâce à ça. » En quelques années, le jeune homme ne voit que deux filles épargnées pour faire construire une maison dans leur pays d’origine, le Vénézuela. Mais la majorité de ces filles viennent plutôt des quartiers. « Tout mon argent s’est envolé en fumée, dépensé dans des futilités », confirme Shaïna. Produits de luxe, téléphones dernier cri, grands restaurants… Il faut en mettre plein la vue pour affronter la concurrence. « C’est de l’argent qui brûle les doigts, ajoute Marine Poix. Il est tellement difficile à obtenir qu’elles le dépensent instantanément ». (...)

Un engrenage. Lorsque Shaïna souhaite arrêter en 2018 après avoir rencontré quelqu’un, elle réalise vite qu’elle s’est habituée à un certain train de vie. (...)

Si les clients sont respectueux, Laura et Shaïna constatent que leurs demandes sont de plus en plus violentes. En cause notamment, la banalisation de la pornographie sur internet, qui amène les clients à venir avec des scénarios en tête pour les reproduire dans la réalité. « C’est devenu très hard. Avant, il y avait les rapports sexuels banals, puis il y a eu le rapport dominé/dominant et maintenant ils réclament des coups, du fouettage, du scato**… », précise Laura, qui a arrêté huit mois plus tôt. L‘ennui, c’est que les mineures ne savent pas toujours fixer des limites et peuvent donc se mettre en danger. Les deux jeunes femmes sont bien placées pour le savoir, il faut un mental d’acier pour pouvoir supporter cela. Entre sentiment de honte, coups de blues et remises en question, certains soirs sont durs.

« Aucune fille ne fait ça par choix. Derrière la prostitution, il y a un contexte, des parcours de vie, et des fragilités. On nous jette souvent la pierre sans prendre tout ça en compte. Je ne le souhaite pas à ma petite sœur de 17 ans. » (...)

Djibril, quant à lui, a décidé d’arrêter tout ça depuis sa sortie récente de prison (pour un autre motif).

« Je regrette d’avoir fait ça. C’est paradoxal parce que je n’ai forcé aucune fille à le faire, mais ça reste dégueulasse et en y participant, c’est comme si tu l’encourageais, confesse-t-il, avant de préciser qu’il a des sœurs. Je maudis le jour où j’ai rencontré cette fille qui m’a mis sur le mauvais chemin. » En attendant, trois ans après l’entrée en vigueur de la loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, le client reste rarement pénalisé. (...)