Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
CADTM
DSK ou le continuum entre les violences masculines et les violences néolibérales
Source : Blog Mediapart Paru en 2012 in Nouvelles Questions Féministes, Vol. 31, n°1, pp 80-87.
Article mis en ligne le 14 mai 2016

Grâce à la plainte pour viol d’une travailleuse migrante guinéenne, Nafissatou Diallo, appuyée par la direction de l’hôtel, le syndicat local, la police et la justice états-uniennes, Dominique Strauss Kahn a été stoppé dans son ascension vers les sommets du pouvoir. Loin d’être l’histoire anodine d’un « troussage de domestique », ces faits dévoile les logiques d’un pouvoir politico-financier sordide.

(...) L’accusation de séquestration et de viol portée par Nafissatou Diallo a conduit en quelques mois à mettre à jour non seulement les pratiques délictueuses répétées d’un individu (convaincu désormais de plusieurs agressions sexuelles), mais aussi un très vaste réseau de complicités et de corruption économico-sexuelle au cœur même du système, dévoilant les logiques d’un pouvoir politico-financier sordide.

Il ne s’agit pas ici de s’acharner sur un homme à terre, mais de revenir sur les logiques du pouvoir et de l’impunité qui semblent dominer aujourd’hui, dans le monde néolibéral. Dominique Strauss Kahn n’est pas un simple agresseur sexuel : il était aussi un économiste influent dont les décisions ont directement contribué à placer un nombre croissant de personnes dans une position de grande fragilité économique et sociale. Il illustre particulièrement bien les liens entre les violences sexuelles contre les femmes et les violences économiques qu’exerce le FMI, à la tête des institutions du capitalisme néolibéral mondial. Face à ce continuum de violences, soit nous parvenons à briser l’impunité, soit nous devons nous attendre au pire, comme le montrent notamment les féminicides qui se répandent dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes. (...)

Les révélations qui se sont succédées depuis sur la vie sexuelle, affairiste et politique de Dominique Strauss Kahn, en lien avec un réseau international de prostitution entre Lille, la Belgique et les Etats-Unis, rajoutent un éclairage supplémentaire sur comment vivent une partie des élites masculines. Il ne s’agit certes pas de condamner la liberté sexuelle de qui que ce soit, ni d’exposer sa vie privée, mais de réfléchir sur les continuités profondes qui apparaissent entre un ensemble de comportements de pouvoir qui mêlent argent légal et illégal, relations consenties et forcées, et course cynique vers le pouvoir, sur fond d’une saisissante impunité. C’est à celle-ci qu’il est urgent de mettre fin, si nous ne voulons pas que la démocratie pourrisse de l’intérieur. (...)

Pour nos deux personnages comme pour tant de gens aujourd’hui, se maintenir sur le marché du travail n’a pas été chose aisée : il a fallu faire quelques entorses à la légalité. Nafissatou Diallo aurait un peu déformé la vérité pour émouvoir le cœur endurci des autorités migratoires et se voir autorisée à rester travailler sur le sol nord-américain. Dominique Strauss Kahn lui aussi, pour continuer de gagner sa vie en politique, aurait plusieurs fois flirté avec l’illégalité. Ainsi, en 1999, il a été mis en examen dans le cadre de l’affaire de la MNEF (Mutuelle nationale des étudiants de France), où il a reconnu avoir reçu un chèque de 603’000 francs contre une facture antidatée par ses soins (accusé de faux et usage de faux, il est ensuite relaxé). En 2000, c’est pour emploi fictif au profit de sa secrétaire, rémunérée par Elf à hauteur de 192’000 francs, qu’il est mis en examen pour recel d’abus de bien sociaux (non-lieu). En 2001, ce chaud partisan de la rigueur budgétaire reconnaît avoir accordé une remise fiscale de 160 millions de francs (ça fait beaucoup de chambres d’hôtel à nettoyer), lorsqu’il était ministre de l’économie, au couturier Karl Lagerfeld, en échange d’une cassette contenant des déclarations compromettantes du financier secret du RPR (Rassemblement pour la République, ancien parti de Jacques Chirac), Jean-Claude Méry. On sait aussi qu’il devrait être bientôt entendu dans l’affaire du Carlton de Lille, où pour l’instant il est simplement soupçonné d’avoir bénéficié des réseaux prostitutionnels de certains de ses contacts dans le monde politique et des affaires.

Antécédents : un peu d’histoire économique et (post)coloniale

La Guinée, dont est originaire Nafissatou Diallo, est un pays fort riche : elle possède notamment de fabuleux gisements de bauxite, exploités avec l’appui de la Banque mondiale, du fer, de l’or, des diamants, du pétrole et de l’uranium, ainsi qu’un grand potentiel hydraulique. Pourquoi peine-t-elle donc tant à se développer ? Est-ce parce qu’en 1958, quand elle acquit son indépendance, cette ancienne colonie française refusa avec impudence « l’association » avec l’ancienne métropole ? Est-ce à cause de la longue dictature de Sékou Touré qui a suivi, jusqu’en 1984 ? Ou de l’incurie de Lansana Conté, trois fois réélu ensuite avec l’appui indéfectible de la Françafrique, de 1984 à 2008, alors même qu’il était internationalement accusé de fraude ?

D’abord professeur d’économie, puis co-fondateur d’un cabinet d’avocats et homme politique, Dominique Strauss Kahn devient dans les années 80 l’économiste fétiche du PS. Il y représente une tendance bien peu à gauche : c’est lui, par exemple, qui a mis en œuvre la privatisation de France Télécom et a procédé à des privatisations massives lorsqu’il était ministre de l’économie et des finances. On le connaît aussi pour avoir enterré la Taxe Tobin ou avoir souhaité sans ambages la privatisation de l’université — il déclarait le 19 septembre 2006 dans Libération « Pour moi, il n’y aurait pas de scandale à ce que la chaire de physique nucléaire de Paris-VI soit financée par EDF (Electricité de France), si EDF trouve que c’est bon pour son image. » En 2007, avec l’appui décidé de Nicolas Sarkozy, il devient directeur du FMI. C’est sous sa direction que le FMI publie, en 2009, un rapport concernant la France, qui préconise notamment de continuer à modérer la hausse du salaire minimum et de relever l’âge légal de la retraite.

Pour sa part, Nafissatou Diallo a quitté un pays exsangue et en crise, marqué par la violence, il y a plus d’une dizaine d’années. Aujourd’hui, le FMI que dirigeait Dominique Strauss Kahn continue d’imposer à la Guinée les recettes drastiques des Pays pauvres très endettés (PPTE), sans que l’on puisse constater de véritable amélioration de la situation du pays. Les recettes de ce même FMI dirigé par ce même Dominique Strauss Kahn, en Irlande, en Grèce, en Italie, ne semblent pas avoir donné les résultats macroéconomiques escomptés. Par contre, au niveau micro, c’est réussi : des dizaines de milliers de personnes descendues dans la rue, protestant avec la dernière des énergies contre l’appauvrissement brutal qui leur est imposé, les coupes dans les budgets publics de la santé et de l’éducation, l’obligation de travailler de longues années supplémentaires et/ou le chômage ou les petits boulots pour seul horizon.

Dans le monde entier, c’est le FMI qui a aggravé la pauvreté et la misère par l’imposition de ses « plans d’ajustement structurels ». Dirigé jusqu’à cet été exclusivement par des hommes occidentaux, blancs et riches, le FMI a développé des politiques qui ont jeté des centaines de milliers de personnes sur les routes de la migration, obligées d’accepter n’importe quelle activité précaire, mal rémunérée et mal considérée, pour survivre. (...)

Ainsi, dans la suite du Sofitel, il y avait malheureusement bien plus que deux personnes égales en droits et en libertés : il y avait une longue histoire de colonisation, décolonisation et re-colonisation, dont l’un des aboutissements est l’actuelle phase néolibérale. Un néolibéralisme qui a fabuleusement enrichi les uns, pour la « détente » desquels on fait voyager des femmes de Bruxelles ou de Lille jusqu’aux Etats-Unis, et qui a drastiquement appauvri les autres, les obligeant à raconter avec force détails des viols réels ou imaginaires aux fonctionnaires de l’immigration de pays étrangers, pour pouvoir résider dans la plus célèbre démocratie du monde.

Alors, est-ce un sentiment de toute-puissance du directeur du FMI, sur le point de rencontrer Angela Merkel pour continuer à deviser des mesures économiques particulièrement brutales à l’égard de la population grecque, qui l’a grisé au point de se laisser aller à des actes sexuels précipités avec une inconnue, apparemment sans même se demander si cette femme consentait ou non, et si oui pourquoi, à ces actes ?

Il est troublant de constater qu’à l’instant décisif de leur rencontre, le directeur du FMI recueillait précisément un des fruits de son travail : il avait devant lui une de ces personnes dont le pays est appauvri par les plans d’ajustement structurels, rendue Noire par la migration, une travailleuse rendue inférieure par l’exercice d’une profession déconsidérée, probablement harassée par la dureté physique de son travail et ne souhaitant en aucun manière menacer la sécurité de son emploi. Si l’on est romantique, on peut souhaiter rencontrer une personne sous un meilleur jour. Mais si l’on est opportuniste et pressé, on peut se féliciter d’avoir contribué à créer une « proie » aussi idéale. Pour couronner le tout et mettre les points sur les i, l’agression sexuelle transforme le violeur en « vrai » homme et l’agressée en « rien qu’une femme ».

Le continuum des violences masculines contre les femmes (le « privé » est politique et économique !)

On comprend mieux, maintenant, pourquoi Dominique Strauss Kahn provoque plus que d’autres une juste indignation, et concentre sur sa personne une colère qui gronde depuis bien longtemps. Parce que c’était lui, parce que c’est de chacune de nous qu’il s’agit : les sept minutes mystérieuses dans la suite du Sofitel font déborder le vase. (...)

out comme le courage dont Nafissatou Diallo, Piroska Nagy et Tristane Banon ont fait preuve en osant porter plainte, les luttes les plus récentes des mouvements féministes d’Amérique latine et des Caraïbes contre les féminicides peuvent nous aider à comprendre les logiques du continuum de la violence néolibérale contre les femmes. En effet, leurs analyses montrent bien le cercle vicieux de ces violences impunies :

 l’appauvrissement des femmes et l’enrichissement des hommes favorisent les violences et leur impunité
 l’impunité permet de nouvelles violences sexuelles, toujours plus atroces
 les violences sexuelles de plus en plus atroces permettent de terroriser les femmes, retardant leurs luttes (notamment contre l’enrichissement des hommes à leurs dépends).

Terroriser les femmes, terroriser les travailleuses pauvres, peut ainsi être analysé comme une manière de les démoraliser et de les plonger dans des luttes défensives et immédiates (retrouver des corps, soutenir des familles endeuillées et encore appauvries) au lieu de construire des syndicats (généralement interdits) ou des organisations politiques alternatives.

De plus, en monopolisant l’attention publique et en visibilisant presque exclusivement la dimension sexuelle de ces assassinats, le traitement médiatique des féminicides peut avoir tendance à faire oublier les violences économiques, à les reléguer à l’arrière plan, au rôle de toile de fond. Alors qu’au contraire, comme on vient de le voir, la violence économique est une des conditions de l’exercice des violences sexuelles, tout comme la violence sexuelle est l’un des piliers du renforcement des inégalités économiques. (...)

Revenant à Dominique Strauss Kahn, on comprend mieux pourquoi il est d’une part important de lutter contre l’impunité des violences sexuelles, et, d’autre part, indispensable de resituer ces violences dans le continuum des violences masculines, incluant les violences économiques et l’exploitation, qui affectent les femmes. (...)

il faut absolument tordre le cou à l’argument des personnes qui voudraient remettre Dominique Strauss Kahn en selle et le faire revenir sur la scène politique, en prétendant que ses « écarts » en matière sexuelle n’affectent pas le reste de sa personne et sa qualité d’économiste. Précisément, ses « écarts » sexuels sont en réalité une violence pleinement et intimement articulée au reste de son action économique et politique. Non seulement les violences sexuelles affectent ses compétences, mais elles sont dans la continuité de ses autres « compétences », elles font système, elles sont le résultat et la mise en œuvre à la fois, du continuum de la violence masculine contre les femmes. (...)