Depuis deux ans, l’homme se fait passer pour un avocat pour vider les poches de sans-papiers. À partir de témoignages mais aussi des quantités de contrats, fiches de paie, factures ou relevés de comptes, StreetPress a démonté les business de ce charlatan de 37 ans. De Marseille à Paris, en passant par les États-Unis, Azzedine Jamal a multiplié les business pendant des années : producteur, trader, manager de personnalités et enfin faux avocat.
Au cours de cette enquête nous avons formellement identifié 79 victimes de ses magouilles, dont 55 personnes sans-papiers. « Il escroque des gens qui n’ont rien, qui vivent à trois dans un studio. Ce gars-là, il n’a pas de cœur », lâche dépitée une victime. Selon nos estimations, il aurait sur ces trois dernières années, encaissé plus de 200.000 euros grâce à ses manœuvres. Et selon plusieurs sources, il ne s’agirait là que d’une partie de l’affaire : il y aurait bien d’autres victimes.
Azzedine Jamal devrait bientôt être rattrapé par la patrouille. D’après nos informations, quatre personnes – assistées par maître Rajnish Laouini – devraient porter plainte ce lundi 19 juillet auprès du parquet de Bobigny pour usurpation de la qualité d’avocat, escroquerie et travail dissimulé
(...) Une autre victime, Imran (1), a également déposé une plainte en août 2020 pour escroquerie contre Azzedine Jamal, dont les arnaques lui auraient coûté plusieurs dizaines de milliers d’euros. Elle vise également le conjoint du faux avocat, le rédacteur en chef de Politis, magazine de gauche à « l’engagement humaniste, social et écologiste », Gilles Wullus. Notre enquête révèle que le journaliste est largement impliqué dans cette escroquerie aux sans-papiers. (...)
Azzedine Jamal propose aux sans-papiers de constituer des dossiers de régularisation pour des titres de séjour et d’accompagner ses clients pour les démarches administratives en préfecture. Une prestation qu’il facture entre 5.000 et 9.000 euros selon les dossiers. La moitié est versée à la signature et le reste à la fin. Un tarif prohibitif. Selon nos informations, un vrai avocat facture en général autour de 1.500 euros pour une telle prestation. Le prix est élevé parce que la prestation est express, jurent-ils. (...)
StreetPress a pu se procurer le contrat type qu’Azzedine Jamal propose à ses clients. (...)
Alignant les verres de San Pellegrino, le couple se débat pour trouver des explications. Ils nient avoir mené une escroquerie, concédant quand même des manquements graves, notamment avoir rédigé des faux documents. Mais toujours pour la bonne cause et pas souvent !
Au cours de cet entretien, Azzedine Jamal déclare avoir signé 45 contrats en deux ans pour… Trois régularisations à peine ! Finalement, deux jours plus tard, il annonce par mail 47 clients « en attente » (4) et revendique neuf régularisations. Sauf qu’il est bien incapable de le démontrer : aucun titre de séjour ne figure parmi les documents fournis. (...)
Les « clients » sont Tunisiens, Sri Lankais, Algériens, Marocains ou Sénégalais. La vingtaine ou les quarante ans bien tapés, ils habitent au fin fond de l’Essonne ou au bout de la Seine-Saint-Denis. La majorité travaille en France depuis des années et a de vraies chances d’obtenir une régularisation. Azzedine Jamal harcèle ses apafs « tous les matins » pour avoir des sans-papiers, témoigne Marouane. À ses côtés, Thomas opine :
« Il nous mettait la pression tout le temps : “Ramenez des clients. Il n’y a personne là, le cabinet va mourir”. » (...)
Azzedine Jamal et Gilles Wullus l’assurent : ce travail de régularisation serait une œuvre sociale. La situation catastrophique des sans-papiers en France les « dégoûte », affirme le rédacteur en chef de Politis. Azzedine Jamal assure que sa mère elle-même a été en situation irrégulière à son arrivée en France. « Le fait qu’on fasse tout pour empêcher ces gens-là d’avoir leurs droits, c’est insupportable. Quand il [Azzedine Jamal] a eu cette idée-là, je ne lui ai pas dit non. Même s’il n’est pas juriste », continue Gilles Wullus. Mais quand on les relance sur l’escroquerie, le journaliste donne son avis sur les sans-papiers croisés par son mari :
« Beaucoup gagnent très bien leur vie. Ce n’est pas le pauvre sans-papiers du coin qui vient payer 5.000 euros pour ses papiers. »
La plupart des clients que nous avons contactés ont pourtant dû emprunter les avances auprès de proches pour les titres de séjours qu’ils n’ont jamais eu. (...)
Les actions d’Azzedine sont souvent bien loin de la solidarité qu’il prétend mener. (...)
L’escroc devient agressif :
« Vous allez me parler autrement, sinon je saisis les instances et personne n’aura jamais rien, est-ce que c’est clair ? Si vous me parlez encore une fois, c’est directement retour au pays. »
« Je n’ai jamais fait ça », répond Azzedine Jamal, avant de se rétracter encore : « Peut-être sous la colère. C’est possible. » Le faux avocat aurait réitéré ces menaces à d’autres sans-papiers qui souhaitaient récupérer leurs dossiers. « Il disait qu’il connaissait des gens à la police. Qu’il allait nous ficher S », détaille Farès. (...)
Le rôle de Gilles Wullus
Dans ce café de zone industrielle où StreetPress confronte le couple aux éléments collectés, Gilles Wullus se décompose au fil de l’entretien. Le journaliste semble découvrir au fur et à mesure les méthodes de son mari. Parfois aussi, il semble dans le déni. Ils sont pourtant mariés et en affaires depuis longtemps : entre 2012 et 2018, ils ont eu quatre compagnies en commun aux États-Unis, où le journaliste était manager ou gérant – l’une d’elle porte même son nom : Wullus LLC.
Son statut social et ses engagements politiques ont aussi servi de caution morale à son mari, le faux avocat Azzedine Jamal. Les collaborateurs du cabinet sont impressionnés quand ils entendent le red’ chef parler de Christiane Taubira ou qu’ils le voient en discussion sur Zoom avec des personnalités politiques de premier plan. Passé par l’AFP, Libération ou Têtu – où il a été directeur de la rédaction – le journaliste a un carnet d’adresses bien rempli que son conjoint n’hésite pas à mettre en avant, selon les apporteurs d’affaires. « Il dit qu’il connaît Jack Lang ou François Bayrou. » À StreetPress, Azzedine Jamal promet qu’il n’a jamais utilisé les contacts de son époux car « moi-même je les ai » (...)
Mais Gilles Wullus est aussi partie prenante des cabinets. Le rédacteur en chef est gérant de J&N depuis octobre 2019 et avoue faire du conseil à son mari. « Nous formons un couple. Je lui parle de mon boulot et il me parle du sien », pose-t-il simplement. S’il « ne connaissait pas le contenu des dossiers », jure son conjoint, Gilles Wullus lui dit « comment sortir de la merde quand j’ai une merde ». (...)
Le journaliste aurait pourtant pu mettre fin à toute cette arnaque. Depuis septembre 2017 et la décision d’un juge des tutelles, Gilles Wullus est le curateur renforcé d’Azzedine Jamal, en raison des problèmes de santé de ce dernier. Un curateur doit assister un « majeur incapable » et veiller à ses intérêts. Mais la curatelle renforcée est encore plus contraignante, le journaliste est censé « l’assister et le contrôler dans la gestion de ses biens et de sa personne » et doit recevoir tous ses revenus jusqu’en 2022. Le faux avocat n’a pas pu créer ses cabinets et son business sans être assisté de son curateur. (...)
les personnes escroquées par Azzedine Jamal attendent surtout une réponse de la justice, maintenant qu’une plainte a été déposée par les quatre apporteurs d’affaires.
