Pour l’Union européenne, tous les moyens sont bons pour repousser les migrants, y compris coopérer avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux. C’est la conclusion du rapport « Expanding the Fortress : la politique d’externalisation des frontières de l’UE » publié le 14 mai.
Il dénonce les centaines de millions d’euros déversés par l’Europe pour équiper et former armées et polices turques, soudanaises ou libyennes, connues pour leurs violations des droits humains. Une politique totalement contre-productive selon les auteurs du rapport : plus des régimes répressifs seront renforcés par Bruxelles, plus nombreux seront les gens cherchant à les fuir. Les entreprises d’armement et les sociétés de conseil en sécurité applaudissent.(...)
Que les réfugiés qui bravent la mer à bord de canots de fortune se rassurent : la formation des gardes-côtes turcs a, elle-aussi, été financée par l’Union européenne. Cependant, ces formations visent explicitement à « combattre les migrations clandestines ». Une notion de combat bien intégrée par les dits gardes-côtes, régulièrement accusés de brutaliser les migrants et d’ouvrir le feu dans leur direction. Cet argent public européen allègrement alloué à des États partenaires en échange de leurs « prestations » pour endiguer les migrants sont détaillés dans un rapport, « Expanding the Fortress : la politique d’externalisation des frontières de l’UE » publié le 14 mai par le Transnational Institute et l’ONG Stop Wapenhandel. Si vous arrivez en Grèce, votre famille et vous entamerez un nouveau parcours d’obstacles : survivre dans des conditions indignes pour tenter de déposer une demande d’asile (lire notre enquête : Retenus dans des conditions indignes, les migrants veulent « dire au monde » ce que l’Europe leur fait subir à Lesbos).
Un pays partenaire dont le président est accusé de crimes contre l’humanité
Le sort des exilés passant par le Soudan et la Libye n’est pas plus enviable, et mobilise également les attentions budgétaires de Bruxelles. (...)
Une Europe ouverte... pour la police secrète soudanaise
C’est aussi à Khartoum que l’Europe a prévu d’ouvrir un « centre de commandement régional ». Ce centre sera géré par la société de conseil du ministère de l’Intérieur français, Civipol. L’objectif de ce projet est d’améliorer la formation des policiers ainsi que l’échange et le partage d’informations avec des pays tels que le Soudan, la Libye, l’Érythrée, l’Égypte, l’Éthiopie… Précisément des États que bon nombre de réfugiés tentent de fuir pour échapper à la détention arbitraire et aux tortures. Mieux formées par Civipol, leurs polices devraient être à même d’endiguer plus efficacement les flux migratoires, et d’empêcher tout individu, qu’il soit opposant politique ou membre d’une minorité oppressée, de fuir son pays et la répression qu’il y subit.
S’il échappe à cet « endiguement », un réfugié soudanais qui tente de déposer une demande d’asile en Belgique, en France ou en Italie peut être rattrapé par les services d’Omar Al-Bechir, grâce à la « collaboration technique » entre pays européens et africains. (...)
Sur la route de la Libye : subventions européennes contre 0,5 % de droits humains
Le chaos libyen n’a rien à envier au Soudan.(...)
Du Niger à l’Éthiopie : une obsession sécuritaire au détriment du développement
Niger, Mali, Burkina Faso ou Éthiopie… ces États très dépendants de l’aide au développement se retrouvent aussi dans le viseur de l’UE quand il s’agit de projets de contrôle des migrations. Au risque de créer un chantage à l’aide au développement, selon la Cimade : pour continuer à obtenir des fonds, les pays concernés doivent coopérer et gérer les réfugiés. L’UE affirme que les programmes visent avant tout à réduire les flux migratoires en soutenant le développement local.
Pourtant, sur les 583 millions d’euros du Fonds fiduciaire d’urgence pour le Mali, le Sénégal et le Niger, plus de 45 % de l’argent est en réalité alloué à des projets de dissuasion, de prévention des migrations, de lutte contre les passeurs et au renforcement de la sécurité des frontières (30 %) ainsi qu’à des projets favorisant les expulsions depuis l’Europe (17 %), détaille la Cimade. Des millions qui auraient pu bénéficier à des projets de lutte contre la pauvreté, y compris dans des régions hors zones de transit des migrations, délaissées par l’UE.
Rendre invisibles des dizaines de milliers de morts(...)
Des réseaux clandestins vont continuer à faire passer les réfugiés par des routes désertiques encore plus risquées - on estime que deux fois plus de gens sont morts sur les routes terrestres de migration à travers le désert que dans la Méditerranée. L’Europe dépenserait donc des millions… pour faire plus de victimes. À des milliers de kilomètres de ses frontières, ces morts-ci demeurent quasi invisibles de l’opinion publique européenne et donc bien moins embarrassants pour les dirigeants européens.
Légitimer des gouvernements dont les violations des droits humains poussent... les gens à fuir
Jusqu’où les dirigeants européens sont-ils prêts à aller pour empêcher les réfugiés d’atteindre l’Europe ? (...)
Pour les auteurs du rapport « Expanding the Fortress », cette stratégie est vouée à l’échec à long terme. Elle risque surtout de renforcer et légitimer des gouvernements dont la répression et les violations des droits humains poussent justement leurs ressortissants ou les migrants à fuir.
Ainsi, parmi les 35 pays considérés comme prioritaires par l’UE pour sa politiques d’externalisation des frontières, 17, soit près de la moitié, ont un gouvernement autoritaire et seulement quatre peuvent être considérés comme démocratiques. Tous posent des risques extrêmes ou élevés pour l’exercice des droits humains (lire aussi ici).
En outre, le coût de cette politique contre-productive repose sur les contribuables européens, puisque c’est l’argent public qui finance équipements et formations dans des États autoritaires et instables. Les bénéficiaires : les entreprises d’armement et sociétés de conseil qui raflent des marchés pour renforcer la sécurisation des frontières de pays tiers.