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Cinquante-cinquante ?
Article mis en ligne le 1er juillet 2013
dernière modification le 28 juin 2013

Lorsque j’étais encore à l’université, mon père m’a demandé ce que je voulais avoir dans la vie. Réponse classique et légèrement convenue d’une vingtenaire : une carrière, un mari et des enfants. Réponse d’un paternel macho et pleinement de son époque : tu seras bonne en tout mais excellente en rien.

J’ai retenu la leçon et j’ai fait une chose à la fois. Une carrière. Puis un enfant. Puis le mari. Je n’aurais pas pu envisager les trois en même temps et dans l’ordre. Et je n’ai rien planifié.

Mon père avait raison, j’ai sacrifié beaucoup sur le plan professionnel depuis l’arrivée de mon B, il y a dix ans. Si je le regrette ? Des jours, oui. Mais si je suis totalement honnête, je sais que la réponse est non. Heureusement pour moi, je n’ai jamais mesuré mon bonheur à l’aune de la réussite telle que notre société productiviste et affairiste, affligée d’hyperactivité chronique, l’entend.

Je fais mon miel de tellement d’activités inavouables : chercher le nom des vagabondes qui poussent anarchiquement derrière la maison, admirer l’or des pots de mes confitures d’abricots, jaser avec « mon » brigadier scolaire préféré devant le métro Snowdon (quel sourire !), regarder Le monde fantastique d’Oz avec mon B en faisant un pique-nique devant la télé à 18 h, lécher les batteurs de ma sorbetière en cachette en barattant la crème glacée aux fraises…

Je suis reconnaissante pour tout ça et j’assume la réalité : j’ai emprunté le « mommy track » et suis demeurée pigiste. Je n’ai pas (encore) écrit de best-seller, j’ai aussi refusé des postes étincelants à la télé ou en politique pour épouser un métier qui me permet de définir mon emploi du temps sans faire d’anxiété et devoir gérer deux téléphones cellulaires entre deux mondanités, deux agendas, une crise de couple et une assistante pieuvre carburant aux antidépresseurs. J’exagère si peu. (...)

La semaine dernière, je lisais le best-seller de Sheryl Sandberg, numéro 2 de Facebook, auteure de Lean In, récemment traduit (mal, c’est consternant !) par En avant toutes, sur les femmes, le travail et le pouvoir. Au même moment, Jean-Martin Aussant, chef d’Option nationale, démissionnait pour des raisons familiales : ses jumeaux (et leur mère, sous-entendu). J’ai noté les caricatures dans les journaux, les commentaires narquois mais tout en retenue dans les réseaux sociaux, la désolation du couple Parizeau-Lapointe. Certains ont même avancé qu’il fallait être une femme pour concilier politique et famille. Sans commentaire. (...)

En avant toutes (et tous !)

Mon père n’y aurait jamais cru, c’est certain, à ce « daddy track ». Dans la biographie d’Aussant du site de l’Assemblée nationale du Québec, on peut lire : « Quitta la vie politique le 19 juin 2013. » On dirait une nécrologie ! Dur coup pour la souveraineté et le rêve d’un politicien charismatique et intelligent. Coup de Jarnac pour le mâle aussi. La réalité l’a rattrapé. Et on ne sait rien de la réalité tant qu’on ne s’est pas fait réveiller la nuit par des jumeaux de deux ans.

Moi, non seulement j’y crois, à cette décision über-zeitgeist, mais j’applaudis à ce jour nouveau dans la redéfinition du partage des tâches et des valeurs communes. Osons le style scandinave. Aussant, en dépit d’un deuil colossal, vient de démontrer à une armada de gars plus jeunes ou de son âge (43 ans) qu’être père, c’est du concret, pas seulement des remerciements à sa famille chaque fois qu’on gagne des élections. Homme ou femme, même parcours du combattant, même si, selon les derniers sondages, une centaine de minutes nous séparent quotidiennement dans l’implication domestique : 146 minutes pour les hommes contre 248 minutes pour les femmes canadiennes.

Dans le livre de Sheryl Sandberg, toutefois, on assiste à un tout autre discours. (...)