Simone de Beauvoir a posé les bases du concept de genre. Cette avancée décisive, notamment traduite par la célèbre phrase « On ne naît pas femme, on le devient », a constitué un jalon essentiel du renouvellement du mouvement féministe dans le monde occidental. C’est pourtant par le féminisme que pèchent deux ouvrages consacrés à l’auteure du Deuxième Sexe.
Il semble presque aussi difficile pour une femme d’entrer au Panthéon que dans la prestigieuse collection « Les Cahiers de l’Herne » (1). Sur une centaine de titres, Beauvoir n’est en effet que la troisième — après Marguerite Duras et Colette — à se voir consacrer un numéro. Et c’est surtout en tant qu’écrivaine, plutôt qu’en tant qu’écrivaine et féministe, qu’elle y entre. Nous sommes prévenus dès l’introduction : la revue souhaite se démarquer de l’approche de « la grande majorité des recherches » sur le genre consacrées à Beauvoir « par les spécialistes anglo-saxonnes », dont l’angle est jugé « trop militant ». Dommage, car, comme l’écrit Beauvoir elle-même, « on ne [la] trahit jamais quand on [la] tire vers le féminisme absolu », vers des postures « radicalement féministes » (2).
L’objet de ce cahier consiste plutôt à « restituer à Simone de Beauvoir toute sa dimension d’écrivain » et à « remettre en question les cadres éthiques et théoriques dans lesquels nous est parvenue son œuvre ». Romans, nouvelles, autobiographie, journal, correspondance, essais, récits de voyage : au fil des pages, on déniche de magnifiques pépites, dont certaines inédites ou jusqu’ici peu accessibles ; on découvre l’ampleur de cet « imposant continuum de textes à la première personne » ; on observe les rouages de l’écriture, grâce à la lecture de manuscrits. Ce cahier constitue une porte d’entrée intéressante dans l’œuvre formidable de Beauvoir, un moyen de s’y orienter ou de la (re)découvrir ; voire de donner envie aux lecteurs de s’intéresser aux textes « trop militants »… (...)