« Quand nous sommes en famille, on ne se pose même pas la question : mon mari se met toujours au volant », expose Morgane, 32 ans, qui a une formation d’enseignante et élève ses trois enfants. Elle a beau avoir son permis depuis 2006, bien aimer conduire, à part sur les routes de montagne, et prendre la voiture « sans problème » pour se déplacer seule, quand son mari et elle partagent l’habitacle, elle occupe le siège passager. Elle est loin d’être la seule dans ce cas.
Pour expliquer cet inemploi intégral de leur permis, les femmes mentionnaient aussi souvent la peur et le fait de ne pas aimer conduire (à 34%, contre 8% des hommes). (...)
« Mon mec conduit tout le temps car il aime ça, car on assure la voiture qu’on loue sur une seule personne, et car moi j’aime prendre des photos aussi pendant ce temps. On a fait un méga road-trip aux États-Unis, il a été le seul à conduire. Moi, je prenais des photos, je lisais le guide et Google Maps. »
Idem du côté d’Audrey, 28 ans, avocate, dix ans de permis au compteur mais qui conduit environ deux fois par an (...)
« Mon mec conduit tout le temps car il aime ça, car on assure la voiture qu’on loue sur une seule personne, et car moi j’aime prendre des photos aussi pendant ce temps. On a fait un méga road-trip aux États-Unis, il a été le seul à conduire. Moi, je prenais des photos, je lisais le guide et Google Maps. »
Idem du côté d’Audrey, 28 ans, avocate, dix ans de permis au compteur mais qui conduit environ deux fois par an (...)
Sauf qu’il ne s’agit pas que d’inclinations individuelles (et encore moins d’une prédisposition ayant une origine génétique). « Dire “je n’aime pas trop ça”, c’est une façon de positiver et de rationaliser les stéréotypes de genre », souligne Marie-Axelle Granié, directrice de recherches en psychologie sociale du développement au laboratoire Ergonomie et sciences cognitives pour les transports (Lescot) à l’université Gustave-Eiffel. Car le goût de la conduite comme l’aisance au volant sont aussi culturellement acquis. « Si les femmes n’ont pas d’attrait pour cette tâche, c’est parce qu’on les a éduquées à ne pas en avoir. »
Masculinité accidentée
L’appréhension, le manque de goût et/ou le fait de laisser le volant à son conjoint, toutes ces raisons qui font que 8,1% des détentrices du permis ne conduisent pas, contre 4,4% côté masculin, ne sont pas la face émergée d’un iceberg nommé « les femmes ne savent pas conduire » (...)
« Si on pose la compétence de conduite comme le fait de ne pas avoir d’accident, en tout cas d’accident grave, et donc si l’on regarde l’accidentalité, c’est clair que les femmes sont de meilleures conductrices que les hommes », insiste la chercheuse spécialiste des stéréotypes de sexe associés à la conduite, avant d’égrainer les chiffres : 75% des morts sur la route dans des accidents de voiture sont des hommes, plus de 90% des conducteurs alcoolisés impliqués dans un accident sont des hommes aussi. Et il ne faudrait pas croire que les femmes ont moins d’accidents pour la seule et unique raison qu’elles se retrouvent moins souvent au volant. « Même si on le rapporte à l’exposition, c’est-à-dire au taux d’accident au nombre de kilomètres parcourus par les femmes et les hommes, il y a toujours une différence entre les deux sexes. »
Prudence au tournant
Il serait donc temps de se sortir le vieil adage, objectivement erroné, « femme au volant, mort au tournant » de la tête. Mais ce n’est pas si facile (...)
Or, la vision qui l’emporte dans notre société est, on s’en serait douté, masculine. Résultat, « dans le sens commun, les hommes sont de meilleurs conducteurs que les femmes parce qu’ils maîtrisent leur véhicule, prennent des décisions rapides, s’adaptent à la situation et n’ont pas peur au volant ». Sous ce prisme, la prudence des femmes est considérée comme une preuve de leur incompétence. Elles ne prennent pas de risques parce qu’elles ne sauraient pas les gérer et sont donc de piètres conductrices. CQFD.
Sexisme en quatrième vitesse
Cette vision, on la retrouve dès le plus jeune âge, avant même d’avoir l’autorisation d’actionner les pédales et le levier de vitesse. (...)
Stéréotypes menaçants
Entre alors en course un phénomène bien connu et qui est loin d’être réservé à la conduite –il touche des milieux aussi divers que le football et les mathématiques. On l’appelle la menace du stéréotype. « Le problème des stéréotypes, c’est que, même si les femmes se sentent bonnes conductrices dans le sens où elles sont respectueuses des règles et des autres, elles se sentent toujours jugées du fait de leur sexe » quand elles sont au volant, explicite Marie-Axelle Granié.
C’est ainsi que les a priori sexistes viennent implicitement régenter la circulation. Pas besoin de verbaliser : ils paralysent. (...)
Comme l’observe la chercheuse à l’université Gustave-Eiffel, « on a tendance à demander aux femmes d’assagir les hommes au volant, de les civiliser, par leur propre comportement, dans une vision très essentialiste des rôles de sexe : l’homme naturellement risqueur et la femme naturellement sage. On ne cherche pas à rendre l’homme plus sage, c’est la tâche de la femme de contrer cela, comme de ne pas exciter les hommes par des tenues provocantes par exemple. La femme, c’est l’assistante de l’homme au volant ».
Partage des tâches
Autre élément amplificateur de ce partage conjugal inégal et genré du volant : l’arrivée des enfants. (...)
Catherine, 60 ans, professeure de français et d’anglais à la retraite, a ainsi laissé son époux conduire pendant leurs seize ans de mariage. « Ce qui m’a donné confiance et fait que j’ai conduit de plus en plus souvent, c’est notre séparation ! » S’il ne s’agit pas de mettre fin au(x) couple(s) pour en finir avec la domination masculine de la conduite, il est peut-être temps d’en freiner la représentation viriliste. Et de réaliser que la véritable bonne conduite est égalitaire et partagée.