De l’an mille à la bombe atomique, la peur d’une fin du monde scande l’histoire de l’humanité. Depuis le début du XXIe siècle, le spectre d’une technologie hors de contrôle, dépassant puis terrassant notre espèce, hante les commentateurs. L’intelligence artificielle et les prothèses numériques promettraient à « Homo sapiens » le sort de Frankenstein. Mais qui propage ce grand récit, et à qui profite-t-il ?
Le développement d’une intelligence artificielle générale pourrait signer la fin de l’humanité. » À l’occasion de la mort de Stephen Hawking, en mars 2018, cette fameuse citation de l’astrophysicien a résonné dans la presse et sur les réseaux sociaux. Longtemps cantonnée au registre de la science-fiction, la peur de l’intelligence artificielle s’enracine depuis quelques années dans le débat public, associée tantôt à l’automatisation des métiers et au chômage, tantôt à la perspective non moins terrifiante de robots tueurs. (...)
À cette crainte s’ajoute celle du transhumanisme, une idéologie née en 1980 dans la Silicon Valley, qui promeut l’amélioration physique et intellectuelle des humains par les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle, avec à terme une fusion de l’humain et de la machine. Dès 2002, l’économiste et philosophe Francis Fukuyama voyait là le plus grand péril de l’histoire de l’humanité.
L’hypothèse selon laquelle la machine pourrait bientôt dépasser l’homme porte un nom. Il s’agit de la « singularité », un terme utilisé pour la première fois dans l’article « The coming technological singularity », publié par l’auteur de science-fiction américain Vernor Vinge en 1993 . Elle désigne une date incertaine à laquelle l’intelligence artificielle dépassera la nôtre, inaugurant donc une nouvelle ère impossible à concevoir pour nos cerveaux humains. Vinge a lui-même eu ses prédécesseurs et inspirateurs, des rêveries du mathématicien Stanislaw Ulam sur l’accélération exponentielle du progrès aux écrits d’Isaac Asimov (La Dernière Question, 1956) et de Philip K. Dick (Les Marteaux de Vulcain, 1960 ; La Fourmi (...)