
BBL, lipo-aspirations, « mommy makeover »… Loin d’être anodines, ces interventions ne cessent de se banaliser, et les accidents se multiplient. Des médecins peu scrupuleux aux tour-opérateurs véreux, alerte sur un dangereux business.
(...) La clinique est autorisée à pratiquer cette opération en ambulatoire, Vanessa se prépare donc à se faire opérer des cuisses le matin du 2 janvier 2023 avant de sortir dans l’après-midi. Mais rien ne se passe comme prévu. « À 14 heures, Vanessa était très mal, se rappelle son conjoint, Aurélien Mille. Elle pouvait à peine parler ou tenir un objet, elle se plaignait de fortes douleurs dans les jambes et au bas-ventre. »
« Sa peau était noire jusqu’au nombril »
Il reste à ses côtés, rassuré par le médecin : « Il m’a dit que tout était normal. » En fin de journée, lorsque ce dernier lui demande de ramener Vanessa chez eux, son compagnon, inquiet, refuse. Le médecin propose alors de la garder à la clinique, sous surveillance. Coût de la nuitée : 240 euros. « Il nous a assuré qu’il prendrait régulièrement de ses nouvelles par téléphone et qu’un autre médecin serait à ses côtés. » Mais à 7 heures du matin, quand Aurélien revient, Vanessa est encore plus mal en point : « Elle souffrait beaucoup, avait chaud. L’assistante a soulevé sa blouse, sa peau était noire jusqu’au nombril. »
Selon Aurélien Mille, le docteur aurait pourtant continué à minimiser. Plutôt que de contacter en urgence le Samu, il fait appeler de simples ambulanciers pour la transférer dans une autre clinique. À leur arrivée, une heure trente plus tard, face à la gravité de l’état de Vanessa, ces derniers refusent de la transporter et appellent aussitôt les secours. Elle fait un arrêt cardiaque dans les minutes qui suivent, et meurt.
Une famille en quête de vérité
Sous le choc, sa famille prend les conseils d’un avocat, Me Michel Amas, qui demande une autopsie et porte plainte pour homicide involontaire auprès du parquet d’Aix-en-Provence et devant l’ordre des médecins. Si l’enquête judiciaire est toujours en cours (la famille n’a pas encore eu accès au rapport d’autopsie), l’ordre des médecins a, lui, sanctionné le Dr Correia de deux ans d’interdiction d’exercer, dont dix-huit mois avec sursis, pour manquement à l’obligation de garantir la continuité des soins.
Au cours de la procédure, la famille, effarée, a fait plusieurs découvertes sidérantes, comme le détaille la sanction de l’ordre des médecins : le chirurgien savait que Vanessa était porteuse d’une pathologie, possible contre-indication à l’opération. Mais, surtout, le second médecin censé veiller Vanessa pendant la nuit était en réalité un simple surveillant dépêché par un prestataire hôtelier, sans aucun diplôme de médecin ni d’infirmier.
Le Dr Correia, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a fait appel de cette décision du conseil de l’ordre. « Il continue à opérer et à poster sur son compte Instagram, s’étrangle la famille de Vanessa. À nous, il n’a jamais adressé aucun mot d’excuse. »
Chirurgie low cost : eldorado ou piège mortel ? (...)
"les décès sont extrêmement rares en France, où la pratique est très encadrée. En revanche, il y a beaucoup plus d’accidents à déplorer à l’étranger, avec l’explosion du tourisme médical."
Turquie, Tunisie, Maroc sont en effet devenus des eldorados, et donc le Far West, de la chirurgie esthétique à bas coût. (...)
Mais il s’agit parfois de rabatteurs vers des cliniques fantômes ou de faux médecins qui opèrent sans aucun contrôle médical et dans des conditions sanitaires déplorables. (...)
Autant de dérives qui expliquent la multiplication d’accidents mortels. (...)
Selon The British Association of Aesthetic Plastic Surgeons (BAAPS), une personne sur trois mille dans le monde meurt des suites de complications après un BBL, le taux de mortalité le plus élevé de tous les actes de chirurgie esthétique. Et, selon eux, c’est aussi l’opération qui connaît le plus fort taux de croissance chaque année. (...)
Génération bistouri
« Les jeunes femmes sont aujourd’hui bombardées de contenus en ligne qui promeuvent de manière illégale la chirurgie esthétique : on leur propose de modifier leur corps comme si c’était aussi simple à vivre qu’une coupe de cheveux. Les influenceuses font même des selfies avec leurs chirurgiens. Il y a un phénomène de banalisation et d’addiction, également entretenu par certains praticiens qui n’hésitent pas à poster des avant-après sur leurs réseaux sociaux, alors qu’en France, c’est interdit par la loi », ajoute Elsa Mari.
Pourtant, il s’agit d’opérations chirurgicales lourdes, rappelle la Dre Catherine Bergeret-Galley : « Elles nécessitent une anesthésie générale et une asepsie, et seuls des chirurgiens qualifiés peuvent les pratiquer. (...)
Pour cette « génération bistouri », la chirurgie fait office de remède miracle à tous les complexes. Des complexes de plus en plus ancrés, notamment chez les femmes. La plupart des études sur le sujet s’accordent : en moyenne, 60 % d’entre elles affirment aujourd’hui ne pas aimer leur corps (contre 46 % en 2013, selon un sondage lfop), et 25 % des 18-24 ans disent être prêtes à avoir recours à la chirurgie (selon une étude YouGov, 2020).
« Ce rapport problématique au corps est nourri par divers facteurs, constate Elsa Mari. Des célébrités, comme Kim Kardashian, ont d’abord fait espérer une rupture : fini le règne de la brindille, les courbes semblaient mises à l’honneur. Mais, en réalité, ses fesses rebondies et sa taille de guêpe sont impossibles à obtenir sans chirurgie. Il y a aussi les filtres Instagram ou TikTok, des outils déformants, les challenges absurdes où il faut avoir les cuisses qui ne se touchent pas ou un nez sans bosse, les tendances virales incitant à la maigreur comme #SkinnyTok… Tout ceci contribue aux troubles anxieux qui ont fortement augmenté chez les jeunes filles. Elles sont incitées à détester leur apparence. » (...)