
Ni la dinde ni la tourtière n’occupaient l’esprit du milliardaire sud-africain Elon Musk le 24 décembre dernier. C’est plutôt sur Wikipédia que l’attention du PDG de Tesla et de Space X était dirigée (...)
« Stop donating to Wokepedia » : cessez de faire des dons à l’encyclopédie collaborative, a-t-il intimé à ses millions d’abonnés sur X, feu Twitter. Celui-ci en a profité pour ressortir "Wokepedia", un mot-valise devenu son sobriquet fétiche, employé dans plusieurs des dizaines de ses publications consacrées au site web fondé par Jimmy Wales au cours des derniers mois.
Fin janvier, celui qui est désormais responsable du département de l’efficience gouvernementale (DOGE) opérant sous l’égide du président Donald Trump, en a remis une couche. "Définancez Wikipédia jusqu’à ce que l’équilibre soit restauré !", a-t-il ajouté, après qu’une section consacrée au salut qu’il a posé lors de l’inauguration de Donald Trump eut été ajoutée à l’article Wikipédia lui étant consacré. (...)
"Elon Musk veut être en contrôle des choses qui sont dites sur lui. Il a acheté Twitter, il a intimidé des journalistes, mais il n’est pas capable de contrôler Wikipédia. C’est de là que vient son ressentiment", analyse Molly White. Ingénieure en logiciels basée aux États-Unis et contributrice à Wikipédia, elle publie l’infolettre Citation Needed, qui couvre la cryptomonnaie et les enjeux liés à la technologie.
Malgré leur fréquence, les attaques d’Elon Musk ne sont pas ce qui a suscité le plus d’inquiétude parmi la communauté wikipédienne. En janvier, la plateforme The Forward a révélé que la Heritage Foundation, un groupe de réflexion conservateur qui est un des principaux architectes du Projet 2025, préparait une offensive afin "d’identifier et de viser" des contributeurs de Wikipédia qui "abuseraient de leur position" et qui feraient preuve, selon elle, d’antisémitisme.
La tactique de doxxing envisagée par l’organisation conservatrice, qui consiste à révéler des informations personnelles sur l’identité des gens qui contribuent à Wikipédia, est pourtant strictement interdite par les règles de la plateforme.
De telles tensions entre usagers de Wikipédia, ou encore entre des gouvernements et les contributeurs, n’ont rien de nouveau, note le président de Wikimédia Canada, Michael David Miller. La Turquie, par exemple, avait bloqué l’accès au site de 2017 à 2020 en réponse à des articles critiques du gouvernement en place. Et en Chine, des éditeurs pro-régime avaient été bannis en 2019 après avoir harcelé des journalistes hong-kongais.
"Ce qui est inédit, c’est que ça se passe désormais dans le contexte des États-Unis. C’est assez hallucinant pour moi que c’est dans un pays démocratique qu’on s’attaque maintenant à la liberté d’expression", dit Michael David Miller, qui est aussi bibliothécaire à l’université McGill. (...)
Le cas du Point
La situation aux États-Unis n’est pas isolée. En France, un véritable bras de fer est engagé depuis décembre entre la communauté wikipédienne et le magazine Le Point, propriété du milliardaire François Pinault.
En cause : l’article consacré au magazine sur Wikipédia. (...)
"Ces procédés, inédits venant de la presse française grand public, ne relèvent pas de la libre critique, à laquelle Wikipédia est régulièrement soumise – ce qui est parfaitement légitime. Ils ne nous semblent pas respecter la déontologie du journalisme ni s’inscrire dans une démarche journalistique pour le droit à l’information des citoyens, mais plutôt relever du règlement de comptes ou de l’intimidation." - Extrait de la lettre ouverte (nouvelle fenêtre) des bénévoles de Wikipédia (...)
"Nous, signataires de cet appel, exprimons notre profonde inquiétude face aux campagnes de dénigrement systématiques et sans contradicteurs orchestrées par des contributeurs militants anonymes sur Wikipédia. Cette situation révèle une dérive préoccupante et un dévoiement du projet encyclopédique, pensé à son origine comme un outil de connaissance libre et impartial. Un projet dont l’ambition initiale est d’utilité publique." - Extrait d’une lettre ouverte (nouvelle fenêtre) publiée par Le Point (...)
Les biais de Wikipédia
Elon Musk a quand même raison sur un point : Wikipédia est bel et bien biaisée, note le président de la Fondation Wikimédia Canada. Par contre, les préjugés observables ne sont pas ceux dénoncés par le milliardaire.
Sur le pendant francophone de Wikipédia, environ 80 % des contributeurs sont des hommes. Des quelque 8000 éditeurs, 6000 sont en France métropolitaine. "Il y a un biais franco-français, sans aucun doute", dit Michael David Miller.
Si les articles consacrés à l’histoire, à la guerre et aux sports sont légion, il aura fallu attendre juillet 2024 avant que Wikipédia francophone ne franchisse la barre des 20 % de biographies consacrées à des femmes. C’est le genre de biais qui créent des angles morts dans notre compréhension du monde, selon Maïka Sondarjee, professeure adjointe à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa. (...)
Une survie menacée ?
Imparfaite, encore biaisée, sujette à certains dérapages éditoriaux : malgré ses défauts, Wikipédia mérite d’être protégée, selon Michael David Miller. Ce dernier souligne que parmi les dix sites les plus consultés au monde, Wikipédia est le seul qui soit à but non lucratif, collaboratif et indépendant. (...)
Molly White croit aussi que l’indépendance de Wikipédia est précieuse. "On a vu ce qui se passe quand des milliardaires prennent le contrôle de journaux ou de médias sociaux. Je dirais que ça ne fonctionne pas très bien", dit-elle, sourire en coin.
Même si des voix s’élèvent pour défendre Wikipédia, Michael David Miller, lui, a quand même des appréhensions sur l’avenir de la plateforme. "Est-ce que Wikipédia sera un jour interdite aux États-Unis ? Si tu m’avais posé la question il y a deux ans, je t’aurais dit que c’est inconcevable. Mais il y a tellement de choses qu’on pensait impossibles qui se sont réalisées ces dernières années…"