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Alternatives Economiques
Tribune La recherche sans les sciences humaines et sociales a-t-elle un avenir ?
#rec#sciencessocialesherche #sciencesHumaines #CNRS
Article mis en ligne le 2 avril 2025
dernière modification le 29 mars 2025

Des chercheurs au CNRS réagissent à une tribune du chimiste Bernard Meunier appelant le CNRS à se recentrer uniquement sur les sciences « dures ». Ils dénoncent ses préjugés sur l’apport des sciences humaines et sociales.

Dans une tribune parue le 10 mars 2025 dans le quotidien économique Les Echos, titrée « Quel avenir pour le CNRS ? », le chimiste Bernard Meunier avance que le « moment difficile » que traverse la France appellerait à « redéfinir les missions de nombreux organismes de l’Etat pour leur redonner leur vigueur d’origine », à commencer par le CNRS.

Cet établissement public créé en 1939 joue un rôle majeur dans la recherche scientifique à travers son personnel scientifique propre (31 970 chercheurs, ingénieurs et administratifs), la coordination des laboratoires et la publication de revues. Mais le CNRS est confronté à plusieurs difficultés, la Cour des comptes évoquant une perte d’attractivité dans un récent rapport. En dix ans, la baisse de 18 % des postes ouverts s’accompagne de 36 % de candidatures en moins, différenciées selon les domaines et dépassant les 60 % de pertes en informatique.

Selon Bernard Meunier, qui a fait l’essentiel de sa carrière depuis 1973 à l’Académie des sciences et a même a présidé l’institution entre fin 2004 et début 2006, deux problèmes principaux existent : la hausse de la part du budget allouée à la masse salariale (passée de 50 % à 90 % entre 1960 et aujourd’hui) et une pesanteur administrative croissante.

Pour y remédier, il appelle à réduire le « périmètre » du CNRS aux « sciences expérimentales », des mathématiques à la biologie. Ce recentrage permettrait de renforcer l’alignement entre sciences fondamentales, innovation et applications. La gestion des budgets devrait quant à elle revenir aux scientifiques, tout particulièrement aux « plus motivés » d’entre eux.
Préjugés tenaces

La « revitalisation » du CNRS passerait donc par l’exclusion de ce qui ne relève pas de « l’instrumentation de haut niveau », soit l’ensemble des sciences humaines et sociales (SHS), ainsi que la philosophie. Cette conception n’est ni neuve, ni isolée.

On la retrouve régulièrement dans plusieurs journaux (dont Le Figaro), elle est portée au sein de l’administration Trump qui a écarté les recherches centrées sur les « femmes », les « discriminations », les « inégalités », et elle a également pu exister au sein du CNRS (...)

Elle repose sur plusieurs préjugés : l’idée que les SHS ne produiraient pas de résultats applicables, qu’elles seraient poreuses à l’idéologie, contrairement à l’étude des phénomènes dits naturels, que les chercheurs recrutés en SHS seraient moins exigeants, voire moins motivés que leurs collègues pratiquant l’expérimentation, et enfin qu’ils pèseraient grandement sur la masse salariale du CNRS (...)

L’histoire des sciences montre cependant qu’être un scientifique « à la dure » ne protège pas des errements idéologiques tels que le darwinisme social, l’eugénisme ou le jdanovisme1. Des dérives qui ont été le fait de savants menant des recherches expérimentales, qui n’en reposaient pas moins sur des préjugés sociaux, moraux et raciaux.

Comme le montrent de nombreux travaux en Science and Technology Studies (par exemple l’ouvrage de 2012 de Lorraine Daston et Peter Galison), la prétention à l’« objectivité » procède d’une forme d’illusion.
Rempart au fascisme

C’est avec en tête le spectre du fascisme et des dérives de cohortes entières de scientifiques que les personnes ayant mis sur pied le CNRS ont précisément estimé nécessaire d’intégrer des chercheurs travaillant sur la culture, les sociétés éloignées, les rapports entre les sexes, le travail, les médias et la communication pour éviter de telles dérives.

Alors que le monde traverse des bouleversements qui ne vont pas sans rappeler ceux des années 1930 et 1940, et que la France prétend devenir une terre d’asile scientifique, il semble peu opportun d’expurger les SHS de l’établissement phare de la recherche française. (...)

Les problèmes accablant la recherche en France ne sont donc pas les SHS, mais la mise en place de systèmes de financement et d’évaluation externes. Le poids administratif n’est pas un effet de la crise de croissance du CNRS mais la conséquence du développement du financement de la recherche sur projet via des agences de financement extérieures. Depuis leur mise en place entre 2005 et 2007, l’Agence nationale de la recherche et le Conseil de la recherche européenne concentrent l’attribution des financements au détriment des ressources propres des laboratoires.
Mises en concurrence

Les chercheurs se retrouvent mis en concurrence dans un système qui exige d’eux un investissement temporel de plus de 25 %, similaire à celui dédié à la recherche ou l’enseignement. Ce système est non seulement chronophage mais aussi inégalitaire, avec moins de 25 % des dossiers sélectionnés par des processus compétitifs, favorisant la fraude tout en laissant une grande part au hasard.

Il représente enfin un accroissement des frais de gestion. (...)

Réduire drastiquement la part des financements compétitifs libérerait des énergies pour la tâche principale : la recherche. Introduire une direction tournante entre SHS et sciences dites naturelles permettrait de mieux faire valoir les recommandations pratiques tirées des travaux de SHS.

Réattribuer des crédits réguliers directement aux structures de recherche, dont celle du CNRS, répartirait plus équitablement les ressources et réduirait les pertes de temps. Les calculs réalisés sur la base de l’hypothèse d’une suppression du système de financement par projet indiquent que la productivité des chercheurs français pourrait doubler, à investissement constant.

Faire de cette projection une réalité nécessite de mettre de côté les préjugés idéologiques et d’éviter le piège des rivalités disciplinaires, afin de replacer la recherche au cœur de nos préoccupations.