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Marie-Claude Saliceti
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Santé mentale en prison : « Le sécuritaire prime sur la place du soin »
#prisons #santeMentale
Article mis en ligne le 19 avril 2026

Alors que la surpopulation carcérale atteint des records, une vague de souffrance psychique submerge les prisons françaises. Un psychiatre et une psychologue nantais alertent sur cet enjeu de droits humains et de santé publique.

Les soignants, médecins ou infirmiers et infirmières, animent dans les prisons des groupes thérapeutiques, y assurent des rendez-vous avec psychologues ou psychiatres, ou dans le cadre de soins et de prévention en addictologie. La tâche est d’ampleur. Dans l’environnement clos du milieu carcéral, rixes, crises clastiques (où le patient devient violent) ou suicidaires, consommation de stupéfiants et décompensations sont monnaie courante. (...)

« Le contexte anxiogène lié à la prison peut favoriser les décompensations, là où la personne aurait peut-être continué à être stable à l’extérieur, explique le psychiatre David Sechter. On peut aussi avoir du mal à délivrer un traitement car le patient craint d’être trop sédaté, là il a besoin de "rester sur ses gardes". » Tant bien que mal, dans un contexte où les personnes sont d’une grande vulnérabilité, lui et ses collègues tentent de faire du soin une expérience positive.
Des troubles jusqu’à dix fois supérieurs en prison (...)

Les soignants observent que l’immense majorité des détenus souffrent d’un ou plusieurs antécédents d’addictions. Quant aux troubles psychiatriques, ils sont quatre à dix fois supérieurs en prison que dans la population générale. Le nombre de détenus ayant été exposés, pendant l’enfance, à au moins un traumatisme (négligence ou abus) est énorme, selon l’étude « Santé mentale en population carcérale », publiée en février 2023. C’est le cas pour 98 % des hommes participants à l’étude et 99 % des femmes. (...)

La surpopulation engendre trafics et violences (...)

Dans le contexte de surpopulation, « le fait d’avoir deux fois plus de patients espace évidemment les rendez-vous de suivi. À quel moment ne devient-on pas maltraitants nous-mêmes ? » s’interroge David Sechter. Quant aux groupes thérapeutiques, l’équipe de la maison d’arrêt de Nantes n’a plus le temps de les mettre en place. (...)

la surpopulation et le turn-over en maison d’arrêt sont tels que certains arrivent ici pour six mois, explique Laura Tabet. En prison, plus tu crées de turn-over, plus tu crées de la panique. Ce qui engendre davantage de consignes sécuritaires, et vient aggraver un environnement déjà anxiogène. Cela dégrade considérablement la santé mentale des personnes. » (...)

Les courtes peines sont inadaptées à la vie d’un centre de détention, ce qui crée davantage d’incidents, de bagarres, et donc plus de mesures sécuritaires », observe la psychologue.

« Normalement, le centre de détention est une sorte de village où les gens circulent, vont à l’atelier pour travailler, en promenade. Mais l’ambiance dégradée a davantage sectorisé et rigidifié les règles. Pour les longues peines, c’est très dur. Leurs besoins fondamentaux d’espace, de relative liberté, pour pouvoir tenir sur la durée, sont mis à mal. C’est un drame pour eux. Ils sont de plus en plus mal », énumère-t-elle. Signe d’une ambiance qui se tend, depuis le 1er mars, les surveillants du centre de détention nantais sont équipés de bombes lacrymogènes. (...)

« Des sorties sans aucune solution »

Là encore, les projets de réinsertion et l’accompagnement vers la sortie en pâtissent. « On n’a plus le temps de penser le soin, ni la réinsertion d’ailleurs. Les projets de sortie ne peuvent pas suivre. Notre équipe n’est pas pensée pour ce temps court, et on se retrouve avec des sorties sans aucune solution », déplore Laura Tabet. (...)

En tant que soignants en milieu carcéral, Laura Tabet et David Sechter, comme nombre de leurs collègues, sont là par choix, non par défaut. Ce qui ne les empêche pas de se demander : comment composer avec un milieu qui entasse sans considération, au mépris de la santé mentale des personnes ? Comment mettre en place un soin de qualité à effectif constant malgré des conditions de vie indignes et une surpopulation démentielle, qui sont autant de constats condamnés à de nombreuses reprises par la Cour européenne des droits humains (CEDH) ?

David Sechter est également membre de l’Association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, qui bataille pour défendre la qualité des espaces de soin en prison. (...)

Ce cercle vicieux – surpopulation, violences, mesures sécuritaires, dégradation des conditions de détention, aggravation des problématiques de santé mentale – ne semble pas préoccuper les politiques, qui continuent de prôner la mise en détention comme seule solution, sans trop s’intéresser au sujet, pourtant crucial, de la réinsertion une fois la peine effectuée. En témoigne le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, qui a évoqué en janvier 2026 un projet de « prisons hôpitaux », qui, pour l’Association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, serait « une nouvelle attaque au modèle intégratif français de soin aux personnes détenues défini par la réforme de 1994 ». (...)

« Le soin et les personnes à soigner sont mieux à l’extérieur », rappelle David Sechter. « C’est le principe même d’incarcérer de plus en plus qu’il faut traiter, analyse de son côté la psychologue Laura Tabet. Aujourd’hui c’est un pansement, mais il faut venir questionner les réponses sociétales et politiques qui sont uniquement répressives. Il faut se reposer la question : quelle est la fonction de l’incarcération ? La question de l’accompagnement doit se faire avant. C’est ça qui fait le lit du passage à l’acte. »

La situation actuelle des centres pénitentiaires français, que la CEDH qualifie d’« inhumaine et dégradante », devrait poser la question de l’attention accordée à la santé mentale des détenus et, plus largement, de l’intérêt de la détention tout court. Là se trouve sans doute le véritable débat de société à avoir.


image : jolienvandegriendt, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons